À Lagrasse, un laboratoire d’extrême droite planqué sous les soutanes

7 months ago 47

Loin de tout. Loin des téléphones qui vibrent à tous les coins de rue et loin des bus cadencés à la minute, d’un coup, tout vous semble plus aisé à cacher. À travers la garrigue et les vignes du massif des Corbières, quelque part entre Narbonne et Carcassonne, on a ainsi rejoint Lagrasse, 548 habitants. D’après le journal du coin, L’Indépendant, la droite et l’extrême droite locales et nationales se serviraient de l’abbaye du village et de ses chanoines, installés dans le prieuré depuis 2004, comme d’un laboratoire politique pour implanter et faire germer leurs idées cathos réacs dans le territoire, en vue des prochaines échéances électorales. Et il suffit de s’en tenir au titre pour voir que le ver est dans le fruit : « De Bolloré à Stérin, du cardinal Sarah à SOS Chrétiens d’Orient, de Nicolas Diat à Robert Ménard, ces marqueurs « extrêmes » qui collent à la peau des chanoines de Lagrasse ». C’est pour ça qu’on est venus.

Le « grand relèvement »

Alors, on a passé le seuil de pierres chaudes et dorées du viiie siècle. On s’est farci les « bonjour, enchanté » de quelques bonshommes en robe blanc cassé que l’on appelle donc « chanoines ». Puis l’on s’est égarés lors de la visite austère de leur lieu de vie depuis vingt ans, là, entre la nef lugubre, le cloître feuillu et un réfectoire spartiate. Au même moment, à l’entrée, les touristes du jour suent à grosses gouttes. « Faut leur donner combien, vous pensez ? 1 euro, ça suffit ? » ­marmonne-t-on dans un groupe – short – tee-shirt -casquette – en pleine concertation pécuniaire. C’est vrai, ça. « Dons », « prix libre »… Combien donne-t-on aux traditionalistes qui font le folklore local ? Combien donne-t-on à des catholiques fâchés avec Vatican II, la réforme de modernisation de l’Église, et adeptes de la messe en latin, dos tourné aux fidèles pendant le culte ? Combien donne-t-on pour ces travaux de restauration nommés – tout à fait fortuitement, jure-t-on entre les murs – « le grand relèvement » ? Pire, combien donne-t-on à une commu­nauté religieuse qui, des années durant, a couvert une affaire d’abus de pouvoir et d’agression sexuelle par son ancien père abbé ? (Voir l’encadré ci-contre.)

De l’autre côté de l’Orbieu, la rivière qui traverse Lagrasse et sépare l’abbaye du reste du village, trois gars sont plantés autour d’un verre. Il y a François-Xavier Tourot, graphiste en marinière, Jean-Michel Mariou, ancien journaliste, auteur d’un livre-enquête sur l’abbaye de Lagrasse (Abbaye de Lagrasse, entre masques et mensonges. Enquête sur des soldats de Dieu – éd. Golias, 2024), et Jacques Joulé, le brocanteur du patelin, passionné de toutes les petites histoires qui passent à sa portée. Anticléricaux de la première heure et mobilisés contre la montée de l’extrême droite dans leur contrée, ces trois-là, assurément, ne fileraient pas un centime aux chanoines. François-Xavier le premier. Passé par le pensionnat de Bétharram et ses sévices entre 1981 et 1984, il est issu de ces « grandes familles bourgeoises où le silence fait loi », raconte-t-il à Charlie. Pendant cinquante ans, comme ses cousins, il n’a rien dit des violences qu’il a subies et des viols qu’il a vu perpétrer. Et d’ajouter : « J’ai quand même un cousin qui s’est suicidé, il avait quatre ans de plus que moi, et là, j’en ai un autre qui vient également de se suicider, il y a un an, et j’en ai deux ou trois qui ne vont vraiment pas bien. » Depuis, c’est devenu viscéral : le silence des chanoines, leurs « petits mystères » et leurs « bonjour », si légers, balancés à chaque coin de rue, lui sont devenus insupportables.

« Ça va encore faire rire Jean-Michel, ça », raille François-Xavier en sifflant la fin de son demi de blonde. Et Jean-Michel riait bien. Entre copains, le vieux rouge du village, façon Gauche prolétarienne Benny Lévy, ne sait plus s’en sortir autrement quand il s’agit de parler une énième fois des chanoines. Il faut dire que pendant des années, en tant que président de l’asso­ciation Le Marque-Page, devenue le centre culturel Les arts de lire, implanté à l’intérieur des murs de l’abbaye, il a bien dû leur serrer la pince. « C’était même plutôt cordial », se souvient l’orga­nisateur des traditionnels Banquets du livre de Lagrasse, qui rassemblent, plusieurs fois par an, de grands écrivains et intellectuels, avec seulement un mur les séparant des chanoines. Jusqu’à cet « attentat » – comme ils l’appellent – d’août 2007. Au petit matin, une semaine après le début du Banquet, quelque 8 000 livres sont retrouvés « mazoutés », couverts d’un mélange d’huile de vidange et de gas-oil. Un autodafé apparemment avorté, mais qui souille pour près de 48 000 euros d’ouvrages, selon Jean-Michel Mariou. Dans le village, il se murmure que des scouts d’Europe couverts par les chanoines seraient les coupables. « Ils ont été chauffés à blanc par des articles cathos et Le Figaro, qui dénonçaient le thème du festival, « La nuit sexuelle », dans l’enceinte de l’abbaye, mais on ne pensait pas que ça aurait autant de conséquences. On n’avait pas vu venir le retour de la violence d’extrême droite, à l’époque », déballe l’ancien journaliste. Depuis, au grand dam de Jean-Michel et sa bande, ­l’affaire a été classée sans suite. Un doute subsiste néanmoins : « À la mort du préfet en charge des investigations, on a découvert qu’il était proche des chanoines. Ça ne veut pas dire qu’ils sont responsables, mais ça pose des questions sur la manière dont ils ont pu étouffer l’affaire », dit encore Jean-Michel.

Beigbeder, Tesson et Nicolas Diat à l’abbaye

Et la page est d’autant plus ardue à tourner que des traces d’huile et de gas-oil de l’« attentat » tapissent encore les pierres de l’abbaye de taches noirâtres. Comme si chaque mur du lieu contenait un peu de la guerre culturelle qui se déroule en son sein. La frontière même entre le cloître des chanoines et la partie occupée par le centre culturel fait d’ailleurs débat. D’un côté, les clercs veulent imposer le récit d’un mur construit au moment de la désacralisation du monument, à la Révolution française, pour punir l’Église. De l’autre, on assure que tout porte à croire que ce mur a été bâti bien avant la Révolution. Guerre historique aussi, donc.

Mais bientôt, au détour de quelques « absidioles voûtées en ­cul-de-four », comme les décrit la visite guidée, on découvre le véritable champ de bataille : la querelle des deux librairies. Côté laïque, le choix est varié. L’histoire médiévale, notamment, se raconte par la plume d’un Michel Pastoureau ou d’un Patrick Boucheron, plus à gauche. Puis l’on trouve, au détour des allées, le livre-enquête de Jean-Michel Mariou et un canard local, Le Matin des Corbières, qu’il a lancé cette année avec sa bande d’anticléricaux. Côté chanoines, les étalages vous agressent avec un Dieu existe-t-il ?, signé du cardinal Robert Sarah, célèbre pour ses positions anti-immigration et ultraconservatrices, en particulier sur l’homosexualité. Il y a aussi du Jacques de Villiers, feu le père de Philippe ; du Sylvain Tesson, sorte de Nicolas Bouvier réac ; du Christine Boutin, bien sûr ; une flopée de ­François-Xavier Bellamy dont on ignorait l’existence ; du Eugénie Bastié, coqueluche de l’extrême droite made in Figaro ; et tout ce que vous cherchiez encore sur « la religion woke » ou « les nouveaux diktats de la famille ». Par téléphone, le prieur Dominique nous expliquera pourtant que tout cela n’a « rien de politique ». Même cet ouvrage, Trois jours et trois nuits, rédigé entre les murs de l’abbaye et préfacé par Nicolas Diat, l’éditeur du livre de Jordan Bardella, avec des textes de Sylvain Tesson, Frédéric Beigbeder ou encore Franz-Olivier Giesbert (voir l’encadré ci-contre), et dont les droits d’auteur sont revenus au projet de « grand relèvement » de l’abbaye ?

Qu’importe, dans le village, les politiques, eux, ont bien compris que Lagrasse et ses alentours, historiquement implantés à gauche, pourraient basculer dans le giron de la droite et de l’extrême droite catholique, grâce à l’influence des chanoines. Aux terrasses, entre deux anecdotes sur les habitudes de Beigbeder dans un café du boulevard de la Promenade, on raconte que Robert Ménard serait un habitué des retraites de Lagrasse, que François-Xavier Bellamy y aurait quelques amitiés, comme Marion Maréchal ou encore André Bonet, un adjoint RN de Louis Aliot à la mairie de Perpignan. Il paraît aussi que le milliardaire catholique Pierre-Édouard Stérin, dont le projet Périclès vise à faire gagner les programmes les plus réactionnaires dans les urnes, aurait pensé à Lagrasse pour établir son idée de lotissements chrétiens, Monasphère, finalement abandonné par manque de place.

Mais d’après la bande à Jean-Michel Mariou, il y aurait urgence. Depuis le confinement de 2020, plusieurs familles catholiques traditionalistes seraient venues s’installer dans la région, au plus près des chanoines. « On les reconnaît facilement. Ils ont beaucoup d’enfants et s’habillent tout le temps pareil », dit Jean-Michel. Et, effectivement, dans les rues, on les repère de loin, habillés en boy-scouts, chemise-foulard, hors de tout rassemblement. Or c’est bien eux qui pourraient « faire pencher la balance électorale », selon Catherine, une habitante croisée sous la halle du centre-ville, déjà effarée par « le score monstrueux de Zemmour » en 2022. Elle s’emporte : « Ces gens-là sont dangereux. Ils ne participent même pas à la vie locale : ils envoient leurs gamins dans des établissements ultra­privés à Narbonne, à 45 km, pendant qu’on essaye de faire vivre notre école. »

Puis, il y a Jean-Paul et Marc, sacs en bandoulière tous les deux. Des années qu’en plein centre-ville ils subissent le prosélytisme des chanoines, en forme d’injonctions à confesser leurs péchés ; et des années qu’ils se tapent les remarques vestimentaires des hommes en robe, au sujet des jeunes au « look hippie ». Pourtant, comme de nombreux habitants et élus de gauche, dit-on par ici, Jean-Paul et Marc ont lâché ­l’affaire. « Tant qu’ils restent dans leur coin, ça ne nous dérange pas », assurent-ils. Et c’est bien là le secret de l’extrême droite façon chanoines de Lagrasse : se faire oublier pour tisser patiemment leur toile.


Un silence dont l’Eglise a le secret

Pendant vingt ans, l’Église et les chanoines n’auront rien dit du harcèlement et de l’agression sexuelle commis par leur ancien père abbé, Wladimir de Saint-Jean, au tournant des années 2000. Jusqu’aux révélations récentes parues dans le livre-enquête de Jean-Michel Mariou, Abbaye de Lagrasse, entre masques et mensonges. Enquête sur des soldats de Dieu (éd. Golias, 2024), personne ne savait, ici-bas, hors les murs du monastère, que la communauté a dû subir, des années durant, les « abus spirituels », le harcèlement et, au moins, un cas d’agression sexuelle, de son ancien père abbé, resté prêtre jusqu’à sa mort, en 2023.

Et pour cause, pendant deux décennies, la version officielle élaborée par l’évêque de Carcassonne a fait croire à tous que Wladimir de Saint-Jean avait démissionné – en 2006 – de son poste à l’abbaye pour « raisons de santé ». Il faut remonter au Moyen Âge pour comprendre l’absurdité du silence et du secret de la justice de Dieu, selon l’historien Patrick Boucheron, interrogé par Jean-Michel Mariou dans son livre : « Un scandale, pour le droit de l’Église, c’est seulement un mauvais exemple que l’on doit à tout prix éviter. Et la meilleure manière de l’éviter est de n’en point parler, quitte à “renoncer à la vérité de la justice” […]. Dès qu’un clerc se vautre dans la luxure ou dilapide les biens de l’Église, c’est un mauvais exemple, et l’on doit d’abord faire en sorte qu’on ne le sache pas. »

Il aura donc fallu un livre, une affaire abbé Pierre et une autre, nommée Bétharram, pour que l’Église et les chanoines s’en repentent et s’écartent, un instant, de leurs préceptes médiévaux. « Aujourd’hui, les choses seraient très différentes. On ne parlerait plus de démission pour “raisons de santé”, mais l’on dirait bien qu’il a été démis de ses fonctions. Le principal pour nous, à l’époque, a été de protéger les victimes », jure le chanoine prieur Dominique à Charlie, à propos de celui qu’ils qualifient désormais de « pervers ». Et pour la justice des hommes ? Grâce à Dieu, comme dirait un autre évêque, c’est trop tard.


Le livre dont la droite est l’héroïne

En 2021, un certain Nicolas Diat – pieux écrivain et éditeur chez Fayard pour le compte de Jordan Bardella, des frères Philippe et Pierre de Villiers ou encore du cardinal réactionnaire Robert Sarah – a une idée : pourquoi ne pas réunir Frédéric Beigbeder, Sylvain Tesson, Franz-Olivier Giesbert et une tripotée d’écrivains Valeurs actuelles compatibles entre les murs de l’abbaye de Lagrasse pour une retraite littéraire et spirituelle de quelques jours ? Une belle opération de com pour le monastère et un joli jeu d’influence pour les plus grandes plumes réactionnaires du pays. Ainsi naquit Trois jours et trois nuits. Entre deux envolées lyriques attendues sur la « grandeur des murs » et la « grandeur du silence », le retour du religieux à Lagrasse est loué sur des pages et des pages, face au « capharnaüm potache » qui régnait jusque-là.

Bien sûr, sous la plume du philosophe Pascal Bruckner, on a aussi droit à la théorie du « grand remplacement » et à l’espoir d’un « retour des anciens jours » où il faudra passer « à travers une herse barbare, le signe d’une croix sur le front ». En bref : vive la guerre civile et sus au pape François et Vatican II pour avoir « répandu le wokisme » ! Mais n’y lisez, bien sûr, aucune ambition politique entre les lignes. C’est le prieur Dominique qui nous le dit : « On aurait aimé un panel plus large, mais l’on a eu beaucoup de réponses négatives. » Allez savoir pourquoi…

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