Charlie Hebdo : En début de semaine dernière, des affrontements très violents ont éclaté dans le sud de la Syrie, où l’on a rapporté une explosion des violences inter-communautaires commises par des clans bédouins sur des minorités druzes, dans la province de la ville de Soueïda. Les observateurs parlent de massacres. Que savons-nous de ce qui s’est passé, et de ce qui a conduit à cette situation ?
Thomas Pierret : Entre les Bédouins et les Druzes, c’est une histoire ancienne. C’est avant tout un conflit entre les deux groupes pour la propriété des terres, une affaire très courante dans la région, le sud de la Syrie, entre populations bédouines et sédentaires. Dans les années 2000, il y avait déjà eu des affrontements qui avaient fait plusieurs centaines de morts.
Tout ça s’est envenimé à partir de 2011, à cause d’un effondrement du pouvoir étatique, de la prolifération d’armes dans tout le pays et parce que certains acteurs des deux côtés (Assad d’un côté et groupes islamistes de l’autre) ont soutenu des groupes armés druzes et bédouins tout au long des affrontements entre 2011 et 2024.
Depuis la chute d’Assad, on se retrouve avec un nouveau pouvoir à Damas, issu du mouvement islamiste HTC et dirigé par l’ancien djihadiste Ahmed al-Charaa, qui affiche fièrement son identité musulmane sunnite. Et ça, c’est du pain bénit pour les tribus bédouines qui se trouvent, elles aussi, être sunnites. En mettant en avant cette identité, elles essaient de faire appel à la solidarité du gouvernement de Damas pour qu’il se dise qu’il a un allié dans la région, prêt à lutter pour lui contre les éléments autonomistes druzes. C’est ça, la dernière étape dans le processus qui a mené aux affrontements de la semaine dernière.
Un cessez-le-feu a été instauré dimanche 20 juillet, entre Israël et la Syrie au niveau national et entre Bédouins et Druzes au niveau local. Qu’est-ce que ce cessez-le-feu implique dans cette région ?
Pour l’instant, on en revient à une espèce de statu quo militaire qui est le résultat d’un côté de l’offensive lancée par les tribus soutenues par le gouvernement et de l’autre côté, la résistance armée des groupes druzes mais aussi, bien sûr, les avertissements très musclés d’Israël. Ce qui a l’air de se dessiner, c’est un scénario où la ville de Soueïda et une bonne partie de la province restent aux mains des Druzes. Par ailleurs, on voit, semble-t-il, un déplacement de population. Je ne sais pas dans quelle mesure exactement, mais on a des images de bus de Bédouins qui quittent la région de Soueïda.
Tout cela est assez explosif pour le pouvoir de Damas, parce qu’il a joué l’escalade et au final, ce qu’il a à offrir ressemble tout de même fort à une défaite ! Et une défaite avec un coût humain important pour les populations bédouines qu’il était censé protéger, ce qui risque de lui revenir dans la figure assez rapidement.
Israël a lourdement bombardé les infrastructures syriennes depuis décembre, et notamment la semaine dernière, en disant « défendre les Druzes de Syrie ». Est-ce qu’il s’agit d’une justification opportuniste pour affaiblir un voisin, ou cela s’inscrit-il dans une stratégie plus large de défense de certaines minorités dans la région ?
Il s’agit autant d’une utilisation opportuniste du conflit que d’un plan plus large pour la région. Effectivement, on ne peut pas négliger l’importance de la question druze sur le plan de la politique intérieure israélienne, du fait du poids de la communauté druze dans l’armée et les services de renseignement. J’ai entendu parler de menaces de désertion : des Druzes disaient que si Israël ne faisait rien, il y aurait des mouvements de désobéissance sérieux dans Tsahal.
C’est une question qui permet à Israël de mettre en œuvre son agenda de démilitarisation de la Syrie avec un message envoyé aux autorités syriennes depuis décembre : pas de déploiement de moyens militaires lourds à moins de soixante kilomètres de la frontière. En ce sens, ce sont deux objectifs qui se rencontrent.
On a beaucoup parlé des exactions qu’on a vues la semaine dernière, notamment sur les civils druzes. Le gouvernement de Damas se dédouane de toute responsabilité, mais les groupes armés druzes accusent l’armée d’avoir tué plusieurs centaines de civils. Qu’en est-il réellement ?
Il y a plusieurs choses à comprendre : la chronologie des évènements et les différents groupes qui agissent. En termes de chronologie, les pires exactions – exécutions sommaires de civils, etc. – se produisent avant la grande mobilisation tribale. D’abord, les forces de sécurité ont essayé d’entrer dans la région, mais ont été repoussées par des groupes druzes. Le gouvernement décide d’envoyer l’armée et c’est à ce moment-là que se produisent les pires exactions. Ce n’est que dans un troisième temps qu’il y a une mobilisation tribale, elle-même en réponse à des représailles collectives dirigées contre les Bédouins, suite au massacre de civils druzes.
Justement, vous parlez des forces de sécurité et de l’armée syrienne, de quoi s’agit-il précisément, étant donné que les personnes qui les composent faisaient partie jusqu’à décembre de divers groupes, allant des indépendantistes kurdes aux islamistes anciens alliés de Daech, tous anti-Assad ?
On a une structure en Syrie qui est binaire : d’un côté la Sûreté générale, c’est-à-dire la sécurité intérieure, et de l’autre l’armée. La politique actuelle est de s’appuyer autant que possible sur la Sûreté Générale et de ne faire appel à l’armée que dans les cas vraiment extrêmes, comme sur la côte au mois de mars (lors d’affrontements avec les forces alaouites pro-Assad, ndlr).
En termes de commandement, la Sûreté générale, ce sont essentiellement des personnes issues de HTC (Front de Libération du Levant, groupe islamiste actuellement au pouvoir, ndlr). Au niveau des combattants, c’est un mélange d’anciens de HTC mais aussi des nouvelles recrues, puisqu’il faut maintenant administrer tout le pays.
De l’autre côté, l’armée est beaucoup plus hétéroclite car c’est un assemblage de divisions qui sont elles-mêmes d’anciennes factions rebelles, qui étaient parfois des groupes ennemis de HTC. Et cet assemblage hétéroclite est, bien sûr, plus difficile à contrôler.
Dans ce cadre, quel est le rôle du gouvernement de Damas dans les exactions qui ont été commises ? Al-Charaa a-t-il été dépassé par ses troupes ?
Regardons simplement les conséquences. Les exactions contre les civils ont eu un effet très contre-productif pour al-Charaa.
Jusqu’à ces exactions, le pouvoir central avait des partenaires parmi les groupes armés druzes. La stratégie de Damas était justement de coopter ces groupes pour créer un appareil sécuritaire local, géré par des Druzes qu’il aurait choisis, par opposition aux Druzes qu’il n’aimait pas, c’est-à-dire le cheikh al-Hijri – un des principaux chefs spirituels druzes, ancien soutien d’Assad opposé à l’intégration dans le nouvel État syrien.
Mais cette dualité n’existe pas aujourd’hui. Face aux exactions contre les civils, tous les groupes armés druzes se sont unis. C’est un désastre du point de vue du gouvernement de Damas, il n’a plus d’interlocuteur chez les Druzes.
Ce n’est pas pour dire que le gouvernement d’al-Charaa n’a pas de responsabilité : il a quand même décidé de prendre la province par une offensive massive, d’autant plus en mobilisant l’armée. Mais ce n’était clairement pas dans son intérêt que ça se passe aussi mal.
Propos recueillis par Jules Spector
7 months ago
33






