Avoir un islamiste au pouvoir ne suffit pas. Les islamistes syriens, eux, veulent aller plus loin avec un nettoyage ethnique complet de la région. C’est ainsi que le 19 juillet dernier, un millier de manifestants syriens s’étaient rassemblés sur la place de la mairie de Berlin. Dans leurs mains, des centaines de drapeaux à trois étoiles rouges, ceux de la révolution anti-Assad. Brandis autrefois pour dénoncer les crimes du régime, ils servaient ce jour-là un tout autre message : le soutien au nouveau président Ahmed al-Charaa et à sa politique de répression des Druzes, une communauté ethnoreligieuse présente au Liban, en Israël et au sud de la Syrie.
La politique en question consiste essentiellement à détruire, tuer et, dernière trouvaille, assiéger. Depuis l’éclatement du conflit entre Druzes et Bédouins (rejoints ensuite par le gouvernement de Damas) dans la région de Soueïda mi-juillet, plusieurs centaines de civils ont été tués, des centaines de milliers d’entre eux ont été déplacés et des dizaines de localités ont, elles, été détruites. Malgré le cessez-le-feu signé le 19 juillet, la province est totalement assiégée et la nourriture vient déjà à manquer. En ce sens, les slogans scandés par les soutiens d’al-Charaa à Berlin laissent peu de place au doute : « Une Syrie libre, les Druzes dehors » et « Nous ferons plier les Druzes » sont bien un appel au nettoyage ethnique.
Par qui avait donc été organisée cette joyeuse rencontre ? Impossible de le savoir. La mairie de Berlin a protesté en affirmant que « ce genre de propos n’ont pas leur place à Berlin ». Et si la police a ouvert une enquête, personne ne semble savoir quelle structure est derrière cet appel public au massacre d’une communauté entière. La police indique qu’« en l’absence d’interprète, des collègues arabophones ont tenté d’opérer une surveillance acoustique ». Sans grand succès pour le moment.
Manifestations ouvertement islamistes
La situation n’est pourtant pas exactement nouvelle. Fin avril, à l’initiative du groupe Muslim Interaktiv, un bon millier de manifestants défilaient à Hambourg pour demander l’instauration d’un califat en Allemagne – rien que ça. Le 5 juillet dernier, l’organisation Generation Islam mobilisait autant de monde devant l’ambassade d’Égypte pour demander la fin du blocus de Gaza ; mais au milieu des pancartes affichant la chahada, la profession de foi islamique, les manifestants scandaient « au Moyen-Orient, le califat est la solution ».
Ces deux structures relativement récentes sont considérées par les services de renseignements allemands comme des émanations de Hibz ut-Tahrir, une organisation salafiste visant à l’établissement d’un califat mondial, née d’une scission avec les Frères musulmans. L’association a été interdite en Allemagne en 2003 mais survit grâce à ces structures factices, sortes de sociétés-écrans du djihad global qui lui permettent d’éviter les procès et d’attirer un public plus jeune.
Est-il envisageable que l’appel à tuer des Druzes du 19 juillet soit une énième opération de Hibz ut-Tahrir ? « C’est possible », pour l’imame progressiste allemande Seyran Ates interrogée par Charlie. « Il y a une galaxie de groupes, beaucoup ont été interdits depuis 2023 mais les individus sont toujours là. » De nombreux groupes liés de près ou de loin à l’islam politique ont été dissous en Allemagne depuis 2023, sans faire disparaître l’idéologie de leurs membres. Pour l’imame, le problème est bien plus vaste : « Une partie de ces gens ont été volontairement envoyés en Europe pour radicaliser et islamiser ». Le monde de l’islamisme, plus nébuleux que centralisé, se divise en plusieurs obédiences parfois rivales – chiites iraniens, Frères musulmans, djihadistes – qui partagent, selon elle, une obsession commune : islamiser, radicaliser et terroriser. Un constat nuancé par Mina Ahadi, militante marxiste et présidente du comité des ex-musulmans d’Allemagne : « C’est vrai que cela existe, bien sûr. Mais il faut voir qu’il y a des affiliations communautaires qui jouent aussi : Kurdes contre sunnites, sunnites contre Druzes, etc. »
Des djihadistes désunis
En effet, une partie de la galaxie djihadiste est loin d’être proche des nouveaux maîtres de Damas, malgré un gouvernement dirigé pour grande partie par des anciens commandants d’al-Qaida, al-Charaa en tête. Pour certains, Assad était un moindre mal et sans faire partie du mal nommé « axe de la résistance » contre Israël, il y participait plus ou moins directement. « Des islamistes hors de Syrie, bizarrement, pensent qu’al-Charaa est là par la volonté des Israéliens », explique à Charlie le militant et auteur franco-syrien Firas Kontar. Certains font même de la propagande anti-Charaa en l’appelant « Jewlani », jeu de mots basé sur le mot « juif », « jew » en anglais et son nom de guerre « al-Joulani » lorsqu’il servait dans les rangs d’al-Qaida. L’argument est d’autant plus surprenant que le régime de Damas utilise lui-même une rhétorique antisioniste pour justifier son massacre des Druzes, de fait partiellement soutenus par Israël.
Toujours est-il que les appels à massacrer les Druzes, sur Internet et dans la rue, se multiplient en Europe. Ils sont issus de relais du gouvernement syrien plus ou moins assumés, « des anciens révolutionnaires devenus propagandistes du nouveau régime » selon Firas Kontar. En l’occurrence, les groupes agissants en Allemagne semblent être des résidus de structures de soutien à la révolution syrienne, qui se sont développés en Europe occidentale depuis 2011. Mais toutes ces organisations plus ou moins informelles ont été vidées de leurs éléments druzes, chrétiens et de la partie la plus modérée des sunnites depuis décembre dernier. « Il ne reste que ceux pour qui, fondamentalement, le problème avec Assad était qu’il est Alaouite. Et aujourd’hui, ils utilisent exactement les mêmes éléments de langage que le régime d’Assad pour justifier le massacre des minorités », abonde l’auteur. Certains de ces militants, qui clamaient en 2011 que « celui qui tue son peuple est un traître », appellent aujourd’hui depuis l’Europe à purger la Syrie de ses minorités ethniques et religieuses. Et si une partie d’entre eux sont, de fait, des islamistes, la superposition entre islamisme, sunnisme et le simple fait d’être Syrien ne signifie pas que la mobilisation actuelle relève nécessairement d’un projet religieux : elle tient aussi d’un réflexe identitaire, communautaire voire nationaliste.
Chanceux que nous sommes, ce genre de démonstration publique d’un projet de nettoyage ethnique n’existe pas – ou en tout cas pas aussi explicitement – sous nos latitudes républicaines. Mais pour l’imame Seyran Ateş, « les groupes qui agissent en Allemagne existent aussi en France et dans le reste de l’Europe. Je suis convaincue qu’ils ont un projet global ».
7 months ago
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