Il y a du vibrato dans la gorge de la chanteuse et, sur la bande de mixage, un doux grésillement d’autotune – l’habillage sonore préféré des rappeurs du moment. Nous voilà à flanc de rochers desséchés, dans une voiture perdue au cœur de l’Afghanistan des talibans. Bienvenue, plutôt, dans les tréfonds vidéographiques d’Internet, sur la chaîne YouTube du dernier idiot utile du régime : Tibi Jones, vidéaste français qui, il y a quelques mois, a eu l’audace imbécile d’accepter de se prêter à une visite touristique de l’Afghanistan, guidé par un lot de talibans armés jusqu’au cou. Bien sûr, ça sent bon la propagande et les belles promesses d’une terre islamique tout à fait pacifique. Mais l’entourloupe aura au moins eu le mérite documentaire de faire émerger quelques conversations de la sorte :
« – C’est de la musique que vous écoutez ? La musique n’est pas interdite ici ?, engage Tibi Jones à bord de la voiture vibrante.
– Ce n’est pas de la musique, répond un des Afghans à bord.
– Qu’est-ce que c’est alors ?
– C’est un son produit dans la gorge.
– Donc c’est un peu de la triche, non ?
– Non, il n’y a pas d’instrument de musique.
– Mais vous contournez les règles un peu.
– En Islam, les instruments sont interdits.
– Donc ce qu’on entend là n’est pas considéré comme de la musique ?
– Non, parce qu’il n’y a pas de musique et d’instruments utilisés. »
Comme nous, l’idiot n’en revient pas. Face caméra, il dit donc : « C’est intéressant, parce que si on écoute – de vous à moi – ça reste de la musique. Mais ils ont réussi à contourner en mettant de l’autotune. Ils écoutent du PNL en fait. » PNL, c’est ce groupe de rap français connu pour le succès de sa musique bourrée d’arrangements électroniques type autotune. Il y aurait donc une musique halal – légale – au pays des fanas de la charia ?
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En 2021, lors de la prise de Kaboul par les talibans, on se souvenait pourtant de l’afflux de témoignages tragiques des musiciens parvenus à s’extirper du pays. « Il n’y a pas de vie sous ce régime. Ils ont déjà interdit la musique à la radio dans de nombreuses provinces, prévenait déjà Daud Khan Sadozai, célèbre musicien afghan, en août 2021 au micro de France Culture. Lors du précédent régime taliban, la place de la musique et des musiciens, c’était la tombe. Ils ont détruit systématiquement les instruments, les cassettes et les télévisions, tout ce qui pouvait servir de support à la musique, n’autorisant que les chansons de propagandes ou religieuses. Ils arrêtaient les voitures et ceux qui étaient pris en train d’écouter de la musique ou en possession de cassettes étaient sévèrement punis. »
Le prophète a dit…
Mais rien de bien neuf à vrai dire. Depuis des siècles, les lecteurs assidus du Coran se querellent à propos de ce qu’il faudrait interpréter comme haram – interdit – ou non, entre les lignes. Sur certains blogs islamiques, certains se partagent des versets pour se rassurer d’avoir écouté le dernier album de Taylor Swift. D’autres sont formels : « D’après Abou Malik Al Ach’ari, le Prophète a dit : « Il y aura des gens dans ma communauté qui vont rendre licite l’adultère, la soie, le vin et les instruments de musique » », conclut l’un d’eux, après lecture assidue de la Sounna. Et c’est donc, sans surprise, l’interprétation privilégiée des fondamentalistes auxquels les talibans appartiennent.
Avant leur retour en Afghanistan, en son temps, l’État islamique (EI) en avait fait une déclaration officielle à Raqqa : « Sachez que Dieu vous accorde sa miséricorde, que les instruments à cordes et chansons sont interdits dans l’islam car ils détournent de l’évocation de Dieu et du Coran, et sont source de troubles et de corruption pour le cœur. […] L’État islamique en Irak et au Levant a rendu une décision prohibant la vente de chansons sur disques et d’instruments de musique, ainsi que les chansons de divertissement […] en tout lieu. Tout transgresseur s’exposera aux répercussions requises par la charia. » La mort ou la prison au bout d’une croche de guitare. Pour la chercheuse et diplomate Lina Pamart, il s’agissait alors de dénoncer « les dérives et les vices de la société de consommation et de l’industrie du disque, la musique étant accusée de servir à manipuler, à corrompre et à détourner de la vérité religieuse », écrit-elle en 2017 dans la revue Inflexions.
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Une seule mélodie reste alors autorisée en terres « islamiques » : les nashîd. Soit, une galaxie de poèmes traditionnels chantés a capella et censés aider les fidèles dans leur prière. Seulement, aujourd’hui, ces sons sans instruments ont pris une nouvelle dimension qui consiste moins à aider les uns et les autres à prier tout en piété qu’à combler la frustration de se priver de la musique moderne. Dans les travaux de recherches du musicologue Luis Velasco-Pufleaun, un imam wahhabite le formulait comme ça : « À propos de la musique, il y a beaucoup de preuves qui montrent qu’elle est haram. Mais aujourd’hui, Al-Hamdoulillah, nous n’avons plus besoin de musique, même dans les mariages, grâce aux nashîd. Dans les nashîd, les voix ont remplacé les instruments, qui sont haram, comme le piano ou la flûte. » Et la stratégie, c’est de substituer ces instruments à l’autotune et au mixage de voix par ordinateur.
L’État islamique aux platines
Lors de ses premières grandes heures, en 2013, l’État islamique se lance, lui-même, dans la production musicale en créant la Ajnād Foundation For Media Production. Comprenez : l’EI ne se contente plus de piocher dans ses chants traditionnels pour alimenter ses vidéos de propagande – entre autres choses – mais se lance dans la composition originale de ses propres nashîd. Le registre, cette fois-ci, donnant davantage dans le guerrier que dans les belles histoires d’antan. En 2015, les voix électroniques produites par l’EI circulent en fond sonore dans le communiqué d’allégeance de Boko Haram au calife ou encore dans l’audio de revendication des attentats du 13 novembre à Paris. Jusqu’à devenir la mélodie de consolation de la jeunesse partie faire le djihad. « Chez les djihadistes, c’est fondamental. Ils mettent les nashîd à fond quand ils roulent à bord de leur 4×4 avec des mitrailleuses, ils envoient ça à leurs copains, etc. […] On voit qu’ils attachent plus d’importance à cette musique qu’à faire les cinq prières par jour », raillait le politologue spécialiste de l’islam, Olivier Roy auprès de la chercheuse Lina Pamart.
Aujourd’hui, s’il ne reste plus grand-chose de l’État islamique tel qu’il a existé jusqu’en 2019, les nashîds autotunés, eux, demeurent. Le producteur « Halal Beat », spécialiste de musique halal, a ainsi récupéré le créneau de la Ajnād Foundation For Media Production pour alimenter les vidéos d’influenceurs musulmans qui, eux aussi, voudraient bien dynamiser leurs contenus en toute piété. Comme dirait l’autre, souvent, « on dirait du PNL ». Parfois, c’est plus doux. De temps en temps, on entend comme un substitut de violon ou de tambour. Et, grâce à sa manigance, l’entreprise se targue actuellement de quelque 150 millions d’écoutes cumulées à travers le monde. Elle en a de la gueule la critique « des dérives et des vices de la société de consommation et de l’industrie du disque » des fondamentalistes.
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