André Markowicz : « La phrase de Macron « Il ne faut pas humilier la Russie » est une phrase tragique »

7 months ago 37

Charlie Hebdo : Vous dites que vous observez « la manière dont les petits faits de la vie quotidienne révèlent les tendances les plus profondes ». Depuis votre observatoire qu’est la langue, quels changements avez-vous notés ces derniers temps dans le langage russe ?

André Markowicz : Mon objet, c’est plutôt l’usage de la langue, les différents usages de la langue. Ce qui me frappe, c’est l’existence de plusieurs niveaux de discours de Poutine sur l’Ukraine. Ça dépend de ses interlocuteurs. Pour le monde extérieur, il y a toujours ce retour des mêmes mots, comme le mot « dénazification », qui continuent à enva­hir l’espace. Avec ce que j’appelle l’« effet de mur », de ballon contre un mur : tu dis quelque chose, et ce que tu dénonces, c’est exactement ce que tu fais.

C’est comme un écho ? En psychanalyse, on parle de « projection » : ce qu’on ne veut pas reconnaître en soi, on le projette sur le voisin…

Oui, tu dis « les Ukrainiens sont des fascistes », mais ton ­action elle-même est une action fasciste. C’est physique, cette projection. On lance vraiment quelque chose. Après, ce qui me frappe dans le discours poutinien, c’est l’inversion. Par exemple le mot « libération » : on dit que tel village a été libéré pour dire qu’il a été envahi. Des villages qui ont toujours été ukrainiens, qui n’avaient à être libérés par personne. Mais ça, ce n’est que le premier temps de l’inversion. Il y a un ­deuxième temps : la « libération » signifie aussi l’annihilation, l’effacement. Les villages, les villes, les régions « libérés » sont dans la plupart des cas des endroits absolument rasés et vidés de leurs habitants.

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Fin 1945, le philologue Victor Klemperer notait dans son journal que les mots nazis n’allaient pas s’arrêter avec la capitulation. Entnazifizierung (« dénazification »), qui est sur toutes les lèvres à ce moment-là à Dresde, ce mot-là est précisément formé, comme beaucoup de mots nazis, avec le préfixe Ent- (« dé- »)…

Cet usage de la langue est constant chez Poutine s’adressant au grand public. Il y a un autre usage entre les propagandistes sur les plateaux de télé : ce qu’ils expliquent, c’est que la seule chose qu’ils peuvent faire, c’est tout annihiler, tout détruire. Ce qui est en cause, c’est l’existence même de l’idée d’Ukraine. L’Ukraine est une invention de l’« Occident global », comme ils disent. Pour eux, les Ukrainiens sont des Russes, il n’y a pas d’Ukrainiens. Ces « Ukrainiens » ne comprennent pas qu’ils sont russes, et, pire, ne veulent pas le comprendre. « Nous n’avons aucune chance de les convaincre », disent les propagandistes, « donc, il faut les détruire ».

Et l’« Occident global », pour eux, qu’est-ce que c’est ?

En gros, c’étaient les démocraties occidentales, les régimes qui considèrent que l’opinion d’un individu est importante. Et ça, pour Poutine et pour ses propagandistes, c’est le mal absolu. Ce qui compte pour eux, c’est le chef, la nation, et dans la nation, la famille. Ce qu’ils ­appellent les « valeurs traditionnelles ». Mais depuis le retour de Trump, je n’entends plus cette expression « Occident global ». Le général Gurulyov, un ancien militaire alcoolique et très radical, chroniqueur à la télévision russe, attaquait constamment les États-Unis, il disait qu’il fallait envoyer une bombe atomique sur New York, etc. En février 2025, il a continué à attaquer les États-Unis, alors il a disparu des programmes.

Dans 1984, le roman d’Orwell, il y a une inversion du sens des mots, et puis il y a des hommes qui sont effacés…

La monstruosité de Poutine est à plusieurs niveaux. Premier niveau : il engage cette guerre génocidaire en dénonçant un génocide des russophones – qui n’existe pas. Le deuxième niveau de monstruosité, c’est que les premières victimes ont été, de fait, les russophones. Parce qu’elle se passe là, cette guerre, dans la région limitrophe. Troisième niveau : en Ukraine, on considère qu’on ne peut plus lire les écrivains qui ont écrit en russe, alors qu’ils ont vécu là tout le temps. Ça me révolte profondément. L’Ukraine n’a jamais été seulement ukrainienne, elle a toujours été triple : il y avait la langue ukrainienne et, depuis des siècles, la langue russe, et puis, le yiddish. Le yiddish a disparu entre 1941 et 1945, et il est absolument clair que, si 95 % de la population juive d’Ukraine a été massacrée, ce n’est pas uniquement du fait des Allemands. Les nationalistes ukrainiens y ont activement participé. C’est un fait indiscutable. À Babi Yar, c’étaient surtout des nationalistes ukrainiens. C’est ça aussi qui est monstrueux. Malgré tout, je soutiens le combat de l’Ukraine.

En 2022, quand vous écrivez Et si l’Ukraine libérait la Russie ?, vous dites que « la réalité fissure la propagande »…

Là où je me trompais, en avril 2022, ce que je n’imaginais pas, c’était que l’aide occidentale n’était pas calculée pour faire gagner l’Ukraine, mais pour ne pas faire perdre Poutine. L’aide est délibérément mesurée. Pour que l’Ukraine ne s’effondre pas, mais aussi pour qu’elle ne gagne pas. Pour que la Russie reste stable. Je n’imaginais pas que c’était à ce point. La phrase de Macron « Il ne faut pas humilier la Russie » est une phrase tragique.

Vous espériez que cette guerre déclenche une prise de conscience en Russie…

Il y a une telle misère et une telle violence dans la vie quotidienne en Russie que 80 % de la population s’en fiche complètement. Ils cherchent juste à échapper à la violence organisée par les potentats locaux que Poutine a installés. La Russie n’est pas unie : chaque région reste indépendante si son gouverneur envoie bien de l’argent à Poutine. Mais la population n’adhère ni à Poutine ni à rien du tout. D’ailleurs, les émissions de propagande qui étaient en prime time sont maintenant en fin de soirée. La guerre est faite par ceux qui n’ont pas les moyens de gagner leur vie autrement. Donc, la prise de conscience, elle est claire : tout le monde sait que ce régime est un régime de voleurs. Mais le premier qui parle est arrêté et torturé, et sa famille peut l’être aussi. Il y a un emploi systématique de la torture, partout en Russie.

Vous dites que les Russes doivent passer de Dostoïevski à Tchekhov, c’est-à-dire ?

Tchekhov, c’est l’écrivain d’une démocratie possible, de la banalité de la vie. Il décrit la vie comme elle est, dans sa complexi­té. Il ne tire aucune conclusion, il ne fait aucun système, ni politique ni de croyance. Il rend la littérature à l’humanité, à l’humain. Aujourd’hui, les écrivains contemporains russes en exil ne sont pas du côté de Dostoïevski, ils sont avec Tchekhov. Par exemple, Mikhaïl Chichkine. Les régimes antidémocratiques, nationalistes, fascistes, ont besoin d’une mythologie nationale, ils veulent une épopée. Tchekhov est un écrivain antiépique. Et j’appelle de mes voeux la disparition de l’épopée dans la vie des gens.

Propos recueillis par Yann Diener

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