Au bloc opératoire depuis plusieurs heures, la chirurgienne Elizabeth Potter commençait à s’attaquer à la reconstruction du second sein de sa patiente, victime d’un cancer, quand le téléphone l’arrête net. L’assurance de sa patiente veut lui parler : c’est urgent. La chirurgienne pose donc son bistouri pour rappeler United Healthcare (UH), le premier groupe d’assurance-santé de l’Oncle Sam devenu tristement célèbre depuis l’assassinat en décembre dernier de son P-DG, Brian Thompson. « J’ai des questions sur votre patiente, lui dit l’assureur. Doit-elle vraiment rester en surveillance ce soir ? » Abasourdie, la Texane raconte l’affaire sur TikTok : « Les assurances sont totalement hors de contrôle », se risque-t-elle. Une vidéo qui lui vaudra quelques jours plus tard une jolie lettre recommandée : six pages d’intimidation juridique et de menaces de poursuite pour diffamation. On lui demande non seulement de supprimer la vidéo incriminante, mais aussi des excuses sur place publique. Une manœuvre pour escamoter les critiques dont le géant pharmacologique est plus que friand, comme l’a révélé The New York Times samedi dernier.
Selon le quotidien américain, le leader des assurances-santé tire à tout-va depuis la mort de Thompson, qui, on le rappelle, s’est pris une balle dans la tête en plein Manhattan. Au-delà de l’idolâtrie collective autour du tueur, Luigi Mangione, le meurtre, éminemment politique et si violent soit-il, a entraîné une attention accrue sur les pratiques quasi-criminelles de la boîte. Sur les balles utilisées par le jeune assassin, les enquêteurs ont découvert, gravé au couteau, les mots suivants : « Delay, Deny, Defend ». En français : retarder, refuser, contester. Soit le slogan dégueulasse de la compagnie pour réduire à peau de chagrin les remboursements de ses clients.
Chute des actions
Outre la vague de solidarité autour de Luigi Mangione – qu’il doit aussi en partie à sa belle gueule -, des milliers de clients ont raconté, tour à tour, les injustices dont la boîte s’est rendue coupable : ici, une femme à qui on a refusé de payer les frais de rééducation après une amputation de la jambe ; là, un jeune garçon de 12 ans obligé de rentrer chez lui juste après une opération à cœur ouvert… Très vite, le bad buzz se reflète dans les comptes : en quelques mois, la valeur des actions chute de 40 % et la compagnie enregistre sa pire année boursière depuis 25 ans. En mai, un groupe d’actionnaires porte plainte contre le directoire, dénonçant une mauvaise gestion depuis la mort de Thompson, et, comble de l’indécence, la mise en pause des techniques agressives et économes qui ont fait leur fortune.
Car les cadres, comme les investisseurs, l’ont bien compris : cette mauvaise « pub » n’arrange pas leurs affaires. D’ailleurs, ils l’ont inscrit noir sur blanc dans le rapport annuel : « Le secteur des soins de santé fait régulièrement l’objet d’une publicité négative, notamment à la suite d’enquêtes gouvernementales, d’une couverture médiatique défavorable et d’un débat politique sur la réglementation du secteur. Cette publicité négative peut avoir un effet négatif sur le cours de nos actions, nuire à notre réputation et nous exposer à un examen réglementaire inattendu ou injustifié. » La solution est toute trouvée : faire taire les critiques.
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À l’aide de son gendarme juridique, la firme Clare Locke, spécialisée dans les attaques pour diffamation, United Healthcare sort donc les crocs et menace à qui mieux mieux n’importe quel individu qui aurait l’audace de critiquer leurs tactiques. Après Elizabeth Potter, c’est la jeune réalisatrice, Mary Strause, qui en fait les frais. Un jour qu’elle zone sur son ordinateur, elle réalise que la série documentaire Modern Medical Mafia qu’elle a réalisée a disparu de deux plateformes, Amazon et Vimeo. Dedans, elle détaille les viles techniques de la « Health industry » pour réduire l’addition. Il n’a fallu qu’une pauvre petite lettre pour que les hébergeurs retirent le programme fissa. D’ailleurs, le groupe n’hésite pas à sortir la carte « P-DG mort », arguant que les critiques intenses à l’encontre de la société risquaient d’inciter à d’autres actes de violence.
Censure du Guardian
United Healthcare n’a, en effet, pas peur de s’attaquer à la presse. Récemment, le groupe a même tenté de faire taire le célèbre quotidien britannique, The Guardian. En mai, le canard anglais révèle un autre de leurs vicieux stratagèmes : United Healthcare aurait arrosé les maisons de retraite de pots-de-vin pour réduire les transferts de vieux patients vers l’hôpital. Le journaliste recense près de 2 000 établissements où UH officierait de la sorte et au moins, un patient qui souffre de dommages cérébraux irréversibles à cause d’un transfert tardif vers l’hôpital. Selon The Guardian, le conglomérat d’assurances est même allé jusqu’à établir un taux de transfert hospitalier : plus celui-ci est bas, plus le « paiement-bonus » à la fin de l’année est élevé. Comment réagit United Healthcare à la publication de l’enquête ? Sans grande surprise : plainte pour diffamation, avec l’excuse Brian Thompson en bonus. Dans la lettre accusatoire, UH accuse The Guardian « de tenter effrontément de tirer profit de l’assassinat tragique et choquant » de M. Thompson. Le procès n’a pas encore eu lieu mais la société a déjà gagné : la publication du second volet de l’enquête, prévue pour le lendemain du dépôt de plainte, est stoppée net. À ce jour, l’article n’est toujours pas paru.
7 months ago
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