Ardisson, pou rêveur

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Ardisson, quel joli nom. Ça sent bon la France, même si c’est d’origine italienne, et ça sonne bien. On entend « hardi », comme Philippe le Hardi. On entend aussi « unisson ». Celui qui le portait était né à Bourganeuf, dans la Creuse, non loin de Limoges. Ce qu’il a voulu qu’on sache de lui s’étale depuis sa mort, le 14 juillet, de ses derniers entretiens palliatifs en promo du livre « testamentaire », L’Homme en noir (éd. Plon), jusqu’à son enterrement, semble-t-il réglé par le mort au cordeau. C’est le quart d’heure de célébrité crématoire. La mort est un spectacle, elle aussi : une manière comme une autre de mourir pour de faux, comme chez les baroques espagnols, en sachant qu’on meurt pour de vrai. Il s’habillait en noir comme un pou, comme un tueur, comme un personnage du Greco. Sa chevauchée d’hidalgo et d’aventurier audiovisuel a été à l’image de notre époque : un simulacre performant, divertissant, qui alimente un pouvoir.

En 1973, il a 24 ans et il publie son premier livre autobiographique, Cinémoi (éd. Seuil). Ça débute par des gamins qui jouent aux cow-boys et aux Indiens en Savoie, où habitent les Ardisson après quelques années en Algérie. Thierry est un Indien, baptisé Pou rêveur. Dans une grange, il attend l’attaque des cow-boys, qui « sortiront vainqueurs de cet affrontement. Alors, pour la première fois de ma vie, il m’arrive ce qui malheureusement se reproduira bien souvent ensuite : le monde m’apparaît à travers cet étrange hublot aux coins arrondis qui découpe le faisceau de la projectionneuse sur un écran de cinéma.

Le jeu cesse d’être un jeu.

Je deviens réellement Pou rêveur, le vrai, celui du film, prêt à mourir pour défendre sa terre convoitée par les Visages pâles ». Il met le feu à la grange, puis il pleure en entendant le tocsin : « Je ressentirai pour la première fois mon désespoir de n’être que Thierry Ardisson. » Comment faire pour devenir quelqu’un en n’étant que Thierry Ardisson ?

Aventure balzacienne

Sa vie a l’air d’une aventure balzacienne, avec enfance et adolescence tristes en province, fuite à 16 ans, tentative de suicide à 20, genre Rubempré, et entrée dans le monde pour devenir Lousteau, le journaliste ambitieux et cynique. La fête ! Et sa mise en scène, mélange de Voyage au bout de la nuit et de Dolce Vita. Ceux qui survivent sont des spadassins à peau d’iguane. La morale commune n’est pas leur affaire. Ils se forgent la leur, comme une épée de Tolède, sur mesure. Tel fut Ardisson, as des as de la vraie-fausse interview, du montage télévisuel en camisole, de la provocation calculée, des effets et des turpitudes annoncés ; du second degré tellement souligné qu’il finissait par rejoindre, vulgairement, brutalement, le premier. On ne comprend bien ses audaces, sa dureté, son succès, que lorsqu’on a vécu les eighties : fin des illusions et des vieux cons, liberté grande, compassion morte, permis de chasse, de jouir et de tuer.

Je l’ai rencontré une fois, en 1988, à l’aube de sa notoriété. J’avais 24 ans. J’étais allé l’interviewer, dans son agence, pour Libération. À propos de quoi ? J’ai oublié. La plupart des sujets, dans la presse, sont sans importance : ils fanent plus ou moins vite, comme les célébrités ou les événements qui les portent. On ne se souvient que du reste : une situation, une rencontre, une ou deux répliques, quelques gestes. Je suis entré dans le bureau, il s’est levé, déjà tout en noir. Puis il a sorti une bouteille de champagne et deux flûtes. Il était 11 heures. L’interview a débuté comme ça, debout, en sifflant du champagne, lui assis le cul sur son bureau, très cool, moi ne sachant où poser le mien, pas cool mais amusé, puis de plus en plus cool, champagne aidant sur estomac vide. Évidemment, c’était du Moët.

Un jour, il demande à Guy Bedos vieillissant : « Vous pensez qu’avec le retour des années 70 vous allez redevenir à la mode ? » Bedos : « Redevenir à la mode ? Mais la mode me suit ! » Je ne sais pas si la mode a suivi Pou rêveur, ou s’il a su l’utiliser, posé sur le crâne des autres. Je ne sais pas s’il a mis le feu à la grange audiovisuelle. Je ne sais pas si elle prend feu ou si, simplement, elle s’éteint dans une suite de présences et d’oublis.

La fin spectaculaire de l’animateur est plutôt réussie. Elle m’attriste, parce que même à travers lui, à travers ce personnage fameux et sans lendemain, je me vois vieillir et, une fois de plus, mourir ; mais il ne faut pas exagérer : cette mise en scène, ce n’est ni Supplique pour être enterré sur la plage de Sète de Brassens, ni American IV de Johnny Cash, ni Ten New Songs de Leonard Cohen, ni Blackstar de Bowie.

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