Assassinat de Dominique Bernard (2/4). Les exils des Mogouchkov et la « déportation » du père

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Vendredi 13 octobre 2023, Mohammed Mogouchkov, dix-neuf ans, entre dans la cité scolaire Gambetta-Carnot, à Arras, deux couteaux à la main. Il tue Dominique Bernard, professeur de lettres, et blesse trois autres hommes qui tentent de s’interposer. Lorsqu’il est maîtrisé par les policiers, quelques minutes plus tard, l’ancien élève de l’établissement ne laisse guère de doute sur ses motivations. Le jour, le lieu, la cible et les armes, reconnaîtra-t-il devant les enquêteurs, avaient été choisis intentionnellement. « C’était planifié. »

Mais le parcours qui conduit Mohammed Mogouchkov dans cette cour de récréation n’a pas commencé ce matin-là. Il s’inscrit dans une histoire familiale faite de départs, de frontières franchies et d’exils successifs. Une histoire qui prend sa source à plus de 3 000 kilomètres d’Arras, dans une petite république russe du Caucase : l’Ingouchie.

Nous sommes en 2005. Iakub Mogouchkov, le père de Mohammed, vit encore avec sa famille dans le Caucase. Mohammed à un an. Et selon une note de renseignement consultée par Charlie, il est l’un des hommes de Chamil Bassaïev, un chef de guerre tchétchène devenu l’une des figures les plus redoutées de la rébellion islamiste qui fait rage dans le pays depuis plusieurs années. Bassaïev, radicalisé après la première guerre russo-tchétchène de 1994, est le commanditaire d’attentats terroristes et de prises d’otage et a, en 1999, fait une intrusion armée dans le Daghestan voisin dans l’objectif d’y instaurer un État islamique. À l’époque, Bassaïev est l’ennemi public numéro un de Moscou. Le document ne permet pas d’en savoir beaucoup plus sur le rôle joué par Iakub Mogouchkov au sein de son organisation. Il précise toutefois que celui-ci a reçu, dès 1997, une formation militaire en Tchétchénie.

Un exil en Pologne

Un an plus tard, le 10 juillet 2006, la cavale de Bassaïev prend fin. Le chef de guerre est tué dans une explosion en Ingouchie, alors qu’il préparait, selon les services russes, un nouvel attentat. Moscou revendique une opération spéciale ; les séparatistes tchétchènes soutiennent, eux, qu’il s’agit d’un simple accident. Vladimir Poutine salue un « châtiment mérité ». Ramzan Kadyrov, premier ministre pro-russe de Tchétchénie, exulte : « C’est une grande joie pour toute la nation tchétchène et la Russie. » Il faut dire que Kadyrov entretient un rapport très personnel avec Bassaïev. Deux ans plus tôt, son père a été tué dans un attentat à l’explosif, à Grozny. Une attaque revendiquée par le chef de guerre islamiste.

Reste une chronologie familiale difficile à établir. À quel moment précis Iakub Mogouchkov prend-il le chemin de l’exil ? Lors de ses interrogatoires, Mohammed situe le départ de la famille en 2005, soit avant la mort de Bassaïev. Les Mogouchkov se seraient d’abord installés en Pologne, où ils auraient demandé l’asile. Mais face à un expert mandaté par la justice, le terroriste reconnaît ne conserver aucun souvenir personnel de cette période. Sa mère, elle, retrace auprès des enquêteurs un itinéraire passant par la Pologne, la Biélorussie et la Belgique. Elle apporte surtout une précision : Iakub voyage toujours de son côté, séparément de sa femme et de ses enfants.

La famille arrive en France en 2008, sans titre de séjour. Elle pose d’abord ses valises en Bretagne, près de Rennes. Fougères, Vitré, puis La Guerche-de-Bretagne : les Mogouchkov passent d’un hébergement d’urgence à un autre. Mohammed a cinq ans. La famille compte alors quatre enfants ; une cinquième, une fille, naîtra en France. Peu à peu, les enfants apprennent le français et prennent le chemin de l’école. Pour Mohammed, c’est à partir de cette période que les souvenirs commencent.

Six ans passent. En février 2014, la famille se trouve toujours en situation irrégulière. Ses demandes d’asile ont été rejetées et les autorités françaises s’apprêtent à la renvoyer en Russie. Le 18 février, vers 6 heures du matin, des agents frappent à la porte de son logement, à La Guerche-de-Bretagne. Mohammed a dix ans. « La gendarmerie arrive, toque à la porte et nous dit qu’on doit être expulsés », racontera-t-il aux enquêteurs. À en croire ses souvenirs, ses parents sont menottés sous les yeux des enfants. Tous les sept sont conduits à l’aéroport de Rennes, puis placés dans un avion spécialement affrété pour Paris. À Roissy, un second vol doit les emmener jusqu’à Moscou. Mais les parents refusent d’embarquer. La famille est conduite au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot, à proximité de l’aéroport. Mohammed, lui, ne comprend rien à ce qui se joue alors.

Sauvés in extremis

Pendant ce temps, en Bretagne, la mobilisation s’organise. Plusieurs associations, parmi lesquelles la Cimade, le Mrap et le Réseau éducation sans frontières, tentent d’empêcher le départ. L’affaire survient quelques mois seulement après celle de Leonarda Dibrani, cette collégienne rom interpellée lors d’une sortie scolaire puis expulsée avec sa famille vers le Kosovo. Le sort des enfants étrangers scolarisés en France demeure un sujet politique particulièrement sensible.

Le dossier des Mogouchkov remonte jusqu’au cabinet de Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur. La famille vit en France depuis plus de cinq ans, les enfants sont scolarisés, parlent français et la benjamine n’est âgée que de dix mois. Sa situation entre dans les critères fixés par une circulaire signée par le ministre en 2012. Peu avant minuit, après une journée passée entre avions et centre de rétention, la nouvelle tombe : la procédure est suspendue. Les Mogouchkov échappent in extremis au vol pour Moscou. La famille regagne la Bretagne. Elle sera finalement installée à Arras, dans un appartement mis à sa disposition par une association.

À Arras, les Mogouchkov tentent de prendre un nouveau départ. La famille vivote grâce aux dons et aux aides sociales. Iakub, ingénieur de formation, ne travaille pas. Son fils l’expliquera plus tard à un psychologue mandaté par la justice : « Il n’avait pas de papiers, alors même s’il avait des promesses d’embauche, il n’a jamais pu avoir de carte de séjour. Il a multiplié les demandes pendant quinze ans, mais n’a eu que des refus et des OQTF. »

Les enfants, eux, poursuivent leur scolarité. Les deux fils aînés, Movsar et Mohammed, sont inscrits à la cité scolaire Gambetta-Carnot, celle-là même où, plusieurs années plus tard, Mohammed reviendra armé de deux couteaux.

« Pas un idiot, mais surtout très verbeux »

Movsar, l’aîné, se distingue rapidement par ses résultats. « Il était de loin le plus doué, surtout dans les matières scientifiques », confie à Charlie une source au sein de l’établissement, qui préfère conserver l’anonymat. Ce sont plutôt certaines manifestations de sa pratique religieuse qui attirent l’attention. « Il est venu deux fois au lycée en qamis. Une autre fois, il a été surpris en train de faire sa prière dans les toilettes de l’établissement », ajoute-t-elle.

L’information remonte jusqu’à l’inspection académique, sans inquiéter outre mesure le personnel. Movsar ne cherche ni l’affrontement ni le conflit avec les adultes. « Il suffisait de lui faire une remarque pour qu’il arrête immédiatement, sans contester l’autorité », poursuit la même source. Selon Libération, Movsar aurait tout de même justifié les attentats du 7 janvier 2015, affirmant en classe que « l’attentat a eu lieu parce qu’ils ont insulté les musulmans. Ils ont insulté l’islam en représentant le prophète. »

Mohammed, de son côté, laisse une impression différente. « C’était un élève plutôt moyen, d’un niveau intellectuel inférieur à celui de son frère, pas un idiot, mais surtout très verbeux, il employait de grands mots et de longues phrases, sans beaucoup de fond », se souvient notre interlocuteur.

Un goût prononcé pour le verbe que Charlie retrouvera, des années plus tard, dans les poèmes écrits par le terroriste en détention. Il y convoque pêle-mêle la monarchie, l’Église, la Révolution, la Vendée et le déclin de la démocratie, dans des vers aussi emphatiques que décousus. Florilège : « Monarque idolâtré…, curés pour marchepied ; puis changement brutal…, la bourgeoisie s’installe ; refus pontifical, et la Vendée s’emballe ; […] ténèbres démocratiques…, suicides démographiques ; le démos ou la croix…, l’avenir nous le dira. »

La soeur aînée fréquente, elle aussi, quelque temps la cité scolaire Gambetta-Carnot. Elle est ensuite envoyée dans un établissement privé musulman de la région, où elle peut porter le hijab, avant d’être finalement déscolarisée. Le plus jeune des frères passera, à son tour, par Gambetta-Carnot.

« Pas droit de cité »

Au fil des années, l’équipe éducative voit ainsi défiler presque tous les enfants Mogouchkov. Mais, dans un premier temps, elle ne connaît qu’un seul de leurs parents : Iakub. La mère, raconteront plusieurs membres du personnel aux enquêteurs, n’a alors « pas droit de cité ». Le comportement du père avec les femmes ne passe pas inaperçu. « On a tout de suite remarqué qu’il avait une attitude pour ainsi dire curieuse avec elles. Il refusait de leur serrer la main. Disons que c’était, au minimum, quelqu’un de peu occidentalisé », détaille notre source.

À la maison, Iakub élève ses enfants dans un islam rigoriste. Mohammed ne semble pourtant pas, à cette époque, particulièrement réceptif aux préceptes paternels. Comme beaucoup d’adolescents de son âge, il s’intéresse surtout au sport, aux jeux vidéo et au cinéma. Il apprécie notamment les superhéros de la saga Avengers.

Mais à quatorze ans, son univers bascule. Son père Iakub, fiché S en raison de sa radicalisation islamiste et auteur de violences contre son épouse, est expulsé vers la Russie. Mais l’éloignement ne met pas fin à son emprise sur la famille. Depuis l’étranger, il téléphone quotidiennement à ses fils et continue de leur dicter la conduite à tenir. À sa demande, Movsar et Mohammed endossent le rôle de chef de famille.

Pour Mohammed, cette nouvelle responsabilité marque une rupture. Il décrit d’ailleurs l’expulsion de son père, devant les enquêteurs, comme une « déportation ». L’adolescent se réfugie dans une pratique intensive du sport et se tourne vers un islam toujours plus rigoriste. « C’est là que j’ai pris conscience que la vie, c’est du sérieux », résumera-t-il plus tard.

Épisode suivant : Assassinat de Dominique Bernard (3/4). Du chef de famille tyrannique au terrorisme djihadiste

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