« Angoisse, mon véritable métier. » Cette phrase aurait pu être formulée sur un divan. Mais non, ce sont les mots d’un poète – Paul Valéry – en 1910. Le geste poétique et l’acte psychanalytique sont du même registre : tous les deux produisent une nouvelle signification, en acceptant de passer par du hors-sens. « Angoisse, revanche des pensées inutiles et stationnaires, et des va-et-vient que j’ai tant méprisés. Angoisse, mon véritable métier. » J’ai trouvé cette pépite en exergue d’un formidable petit ouvrage intitulé Joaquin Phoenix. L’angoisse est un métier. Il est signé par Yal Sadat, critique aux Cahiers du cinéma. C’est mieux qu’un simple portrait de l’acteur « à l’intériorité débordante ». En 128 pages ciselées, l’auteur réussit l’écriture du cas clinique Joaquin Phoenix. Il commence par nous plonger dans la joyeuse dinguerie de ses parents, deux hippies qui se détournent de leur gourou christique quand ils se rendent compte que ce dernier s’intéresse de trop près aux enfants. Arlyn Phoenix et John Bottom prennent alors la route pour la Californie, et c’est au dieu Hollywood qu’ils vont finalement offrir leurs enfants ; c’est un petit peu plus créatif.
La mère devient leur imprésario. Joaquin commence à faire l’acteur à 8 ans. River, l’aîné, devient une star avec Stand by Me et My Own Private Idaho, et meurt d’une overdose en 1993, à 23 ans, sous les yeux de Phoenix, de quatre ans son cadet.
Joaquin va alors tourner avec Gus Van Sant, James Gray, Ridley Scott et Jacques Audiard. Ses interviews sont catastrophiques, il bredouille, il ne joue pas le jeu ; régulièrement en proie à des crises de panique, il lui arrive de s’isoler vraiment, jusqu’à planter un tournage au dernier moment. C’est un gouffre hypocondriaque et dépressif. Il dit à qui veut l’entendre qu’il se déteste, qu’il doit arrêter ce métier.

Quand il a incarné le Joker, en 2018, Joaquin Phoenix « a cherché du sens partout, comme à chaque fois, mais ce sens a jailli du fond de son propre vivier de stress chronique, au ras de cette angoisse sans objet – comme toute vraie angoisse – avec qui il a appris à vivre, jusqu’à en faire une image1 ». Manifestement, Yal Sadat a lu Freud. Il montre comment, à 50 ans, Phoenix a commencé à changer son anxiété en amie, et même en alliée sur les tournages. Lacan appelle ça « savoir y faire avec son symptôme ». On peut y arriver sur un divan, et on peut s’en approcher en interprétant au cinéma beaucoup de personnages très démontés ; en réalisant un consciencieux travail de sape de toutes ses identifications ; en découpant l’image que l’on s’est construite. Pour border une jouissance pathologique. Le cinéma et la psychanalyse sont nés la même année, en 1895, mais ces deux pratiques ne donnent pas exactement le même résultat : quand, en 2020, Joaquin Phoenix et Rooney Mara ont leur premier enfant, ils le prénomment River.
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Au-delà de ce portrait réussi d’un acteur, Yal Sadat fait ici le tableau clinique de notre modernité. Il interroge au passage la notion fourre-tout de masculinité. Selon Yal Sadat, Joaquin Phoenix est devenu « le frère de tous les inquiets » ; il porte un masque changeant « dans lequel chacun lit ses propres douleurs ». Sans aucun jargon psy, ce livre est tenu par une écriture vraiment freudienne, au sens où elle taille dans des blocs d’imaginaire pour dégager une forme inédite. Ce travail me rappelle l’enfant ébahi qui demande au sculpteur : « Comment savais-tu qu’il y avait un cheval dans ce bloc de pierre ? »
1. Joaquin Phoenix. L’angoisse est un métier, de Yal Sadat (éd. Capricci, coll. « Stories »).
1 year ago
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