Autobiographie des disques (3)

1 month ago 63

Il y eut London Calling de The Clash, en 1981 (j’allais avoir 14 ans) : je l’avais mis sur ma liste de cadeaux et on me l’offrit pour mon anniversaire. Je vois encore la pochette rétro du 45-tours, qui imitait les disques des années 1950 : un gentil couple de jeunes gens bien propres, dessinés à grands traits noirs sur fond jaune, qui sourient autour d’un électrophone.

J’avais demandé ce disque après avoir vu la tête des Clash en couverture du magazine Best sur le présentoir d’un magasin d’alimentation de Niamey (Niger).

Cette photo m’avait renversé : quatre jeunes punks aux gueules d’anges irréductibles, qui défient le monde avec élégance. « Je nomme violence une audace au repos amoureuse des périls », écrit Jean Genet : c’était exactement ça. Et c’était donc ça, le rock : l’attitude ultime du défi, le dédain innocent qui vous efface. On n’était pas dans la mythologie du dur à cuire, mais dans l’affirmation esthétique d’une rupture qui disait très simplement : vous, la société, vous n’avez rien compris.

À l’époque, je n’avais évidemment pas les codes, j’étais un gentil garçon qui fréquentait le collège français d’un pays qui avait été colonisé, mais je ressentis une fascination immédiate pour cette image de dissidence, pour l’intensité de ce culot. Est-ce parce que j’étais un adolescent ? Autre chose me poussait vers cette négativité encore floue : j’avais soif. Je n’avais pas encore fait connaissance avec la dimension obscure et enflammée de l’esprit.

De la musique entre le monde et soi

Joe Strummer, le chanteur du groupe, tout comme David Bowie, mais en plus mordant, plus frontalement révolté, plus politique, et déclarativement anarchiste, incarnait une énergie qui refusait le compromis, le dorlotage subjectif. Ces choses, je les ressentais sans pouvoir les nommer, mais elles me correspondaient : quelque chose de ma vie intérieure était exprimé par The Clash, par cet appel urgent à ne pas pactiser qui anime London Calling.

Ainsi me suis-je représenté la liberté avant de l’expérimenter, et ai-je compris qu’elle ne relevait pas de la posture, mais du rejet. Placer entre le monde et soi, pour le mettre à distance, un mur électrique de guitares, et y articuler un texte absolu, irréconcilié, c’était le modèle de mes affirmations futures, la maquette d’un langage que je chercherais longtemps à fabriquer pour mon compte, ailleurs que dans le rock, bien sûr, en le modulant à ma personnalité plus sage, sous forme de poèmes, de récits, de romans, où le feu et l’intégrité artistique s’allieraient au secret, à un timbre doux qui brouille l’identification et confère à la matière des mots la vertu d’une solitude imprenable.

En revenant en France, à l’été 1981, je me mis à écouter Sex ­Pistols et The Damned, remontai la filière jusqu’au Velvet Underground et aux New York Dolls, et continuai à être ce bizarre premier de la classe qui aime le punk.

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