Et puis, il y a Apocalypse Now. On est en 1979, le film a obtenu la palme d’or à Cannes, et il arrive enfin jusqu’à nous, à Niamey, au Niger. C’est la séance du samedi soir, et pour une raison que j’ai oubliée, mes parents, ma sœur et moi, contrairement à nos habitudes, arrivons au dernier moment : le générique a déjà commencé quand nous nous glissons dans la salle. Il ne reste plus que des places au premier rang : je vais assister au premier choc de ma vie de cinéphile en regardant un film la tête penchée en arrière. J’ai 12 ans, je suis un nain, Apocalypse Now est un ogre qui se penche sur moi pour m’avaler.
Depuis cette séance, je l’ai vu 10 fois, surtout dans la version director’s cut qu’on trouve en DVD ; j’ai même écrit un roman, Tiens ferme ta couronne, où je décrypte sa dimension mythologique. Mais je n’ai jamais oublié cette sensation d’être happé pendant deux heures par la violence, par la lumière, par la folie tempétueuse d’une histoire qui sature nos capacités de visionnage : j’étais kidnappé, cloué à mon siège, fasciné, j’enregistrais tout, c’était passionnant, c’était absolu, c’était la première fois (à ce niveau d’ivresse, il n’y aura que Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino, ce sera pour un prochain épisode).
La mission du capitaine Willard remontant le fleuve pendant la guerre du Vietnam pour liquider le colonel Kurtz m’a fait entrer dans la vie du maléfice : je comprenais que la guerre et ses massacres, avec ces images hallucinées d’hélicoptères bombardant des villages au son de La Walkyrie, de Wagner, parlaient de la folie des hommes, de la démence que la tuerie provoquait en eux. Je devinais, plus obscure, injustifiable, littéralement tarée, une jouissance du mal : il y avait ce gradé de la cavalerie aéroportée qui voulait voir l’un de ses soldats surfer sous les bombes, il disait (la phrase est célèbre) : « J’aime l’odeur du napalm au petit matin », et comme font les enfants, je me mis à la répéter à tout propos sans la comprendre tout à fait, avide de ce qui, en elle, brûlait de plus cinglé.
Je redisais cette phrase en mimant les gestes du gradé avec son stetson et ses Ray-Ban : est-ce que moi aussi, du coup, mon âme était pourrie ? Est-ce que j’étais infecté par le mal ? Dans ma vie d’enfant, c’est-à-dire dans ma solitude (les enfants ne sont-ils pas livrés à leur chambre ?), je me débattais avec un ciel déchiré comme avec une flaque de sang. Le monde agonisait partout autour de moi : la destruction était sa vérité. Il y avait un monstre et il fallait l’éliminer. Mais est-ce que cela suffirait ? N’y avait-il pas d’autres monstres ? N’étions-nous pas tous des monstres ? J’avais la tête en feu. J’écoutais la BO du film sur mon petit magnétophone. Je chantais The End, des Doors, en fermant les yeux : « And all the children are insane » (« Et tous les enfants sont devenus fous »).
7 months ago
51


