Après la vision précoce et initiatique d’Apocalypse Now, je pataugeais plusieurs années dans le marécage des films semi-intéressants : quand on découvre le cinéma, on veut tout voir, et tout vous semble plus ou moins acceptable. J’attendais néanmoins la nouvelle illumination, et elle survint en 1982, alors que, de retour d’Afrique, j’étais arrivé au Prytanée militaire de La Flèche, dans la Sarthe, où l’on m’envoya par tradition familiale. J’y fréquentai le mercredi après-midi une salle art et essai, et, à 15 ans, découvris Taxi Driver, de Martin Scorsese.
Ce fut un choc. C’était la première fois que je recevais une telle décharge d’intensité : l’émotion, bouleversante et continue, comme la nuit elle-même qui est la matière électrisante du film, provenait d’une plongée dans la solitude. Depuis ce mercredi de septembre 1982, j’aime les narrations solitaires, les traversées nocturnes d’une ville et les plongées dans les passions les plus extrêmes. Ce goût de l’errance, ce seront bientôt les films de Wim Wenders, et en particulier Paris, Texas, qui me l’accorderont (j’en parlerai la semaine prochaine).
Je me revois pendant la projection, absolument concentré de bout en bout ; et bouche bée. Avais-je conscience que c’était le démon qui animait Travis Bickle, le chauffeur de taxi joué par Robert De Niro ? Je l’ignore : en tout cas, je n’avais d’yeux que pour cette violence des rues de New York, pour le vertige que suscite le crime dans les désirs masculins, et pour ce dédoublement halluciné qui, sans que j’en aie vraiment conscience, s’accomplissait à longueur de scènes à travers les rétroviseurs et les miroirs où Travis se mesurait à lui-même, à sa fracture intime, à la division qui s’imposerait bientôt au coeur de mon être lorsque je me mettrais à écrire, c’est-à-dire à me projeter hors de moi comme un autre.
Je venais de lire, durant l’été, Crime et châtiment, de Dostoïevski, et je sentais que la vérité scintillait dans ces zones équivoques, survoltées, dangereuses, où l’être se consume. J’avais hâte d’éprouver mes premières brûlures, et Taxi Driver comme Dostoïevski m’ouvraient le chemin d’un labyrinthe que seules les flammes sauraient éclairer.
L’avidité à entrer dans le plus profond de sa propre existence, je la sentais à l’oeuvre dans ce film comme un alcool, comme une substance interdite. Je me foutais complètement des aspirations de ce chauffeur de taxi à « nettoyer » la ville : pour moi, le vice était fascinant. Ce qui me passionnait, c’était que sa solitude soit radicale ; son désir, extrême ; et sa dérive, aussi libre que l’anarchie. Taxi Driver s’achevait sur un carnage ahurissant dans un hôtel de passe, et le narrateur solitaire s’en sortait miraculeusement, comme un ressuscité sulfureux. Je me disais : la solitude trace des flammes dans la nuit, va vers ces flammes.
7 months ago
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