Billet. Affaire Sarkozy : et si les éditocrates du « Figaro » lisaient leur propre canard ?

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Camarades, tous à vos plumes ! Depuis que Nicolas Sarkozy a décroché son aller simple pour la prison de la Santé, les éditocrates du Figaro semblent s’être passés le mot : pas touche au copain. Et à les lire, on les imagine sans peine, emmitouflés dans leurs robes de chambre en soie, une chandelle tremblotante sur le bureau Louis XV, tirant sur leur Montblanc comme sur un sabre d’honneur. Il s’agit désormais de défendre l’injustement condamné avec toute la fougue d’un ordre chevaleresque.

Dès le 25 septembre – soit le jour de la condamnation du duc de Sarkozy – Sir Yves Thréard sonne la charge : « Tout est incompréhensible dans ce jugement abracadabrantesque, oxymorique, qui ne correspond à rien au sens littéral du mot. » Mais entre deux coups de glaive, fustigeant ce « règlement de comptes politique » venu de la « corporation des magistrats », Thréard ne manque pas de citer Montesquieu. Ça fait chic. L’éditorial a beau être un sport de brutes, au Figaro, il est toujours pratiqué par des gentlemans.

Mais trêve de balivernes, car un homme innocent risque l’embastillement. Alors, le 21 octobre, un autre éditorialiste, Sir Trémolet de Villers, relance la croisade médiatique. Le crime de son suzerain serait « introuvable » et l’autorité judiciaire se serait donc affirmée « en pouvoir ultime et incontestable », soit « l’exacte définition du despotisme ». « Quand il passera les portes de la prison, Nicolas Sarkozy perdra temporairement sa liberté, mais l’autorité judiciaire pour longtemps, perdra sa crédibilité », s’emporte-t-il.

« Climat incestueux »

Le même jour, à quelques lieues de là, un oracle autrefois connu sous le nom d’Alexis Brézet, un éditorialiste de plus, voit même dans cet « enfermement infligé à un homme pendant cinq ans », dans cette « peine infamante », un « signe des temps ». Au micro d’Europe 1, il cite les travaux d’un de ses confrères – décidément, encore un éditorialiste du Figaro – qui a « pris la peine d’étudier de près les 380 pages du jugement mettant en lumière avec une rigueur implacable les failles de cette décision […] qui réduit à néant l’idée d’un financement libyen dans la campagne de Sarkozy, mais qui pourtant le condamne quand même parce qu’il aurait laissé des collaborateurs envisager peut-être, c’est pas prouvé, la possibilité d’un tel financement ».

On se marre. C’est donc ça, le fameux « climat incestueux », souvent reproché aux journalistes adeptes des sacro-saints déjeuners en ville : des éditorialistes du Figaro préparent leurs éditos en lisant les colonnes « Idées » du Figaro, pour finalement directement citer un édito du Figaro. Et pourtant, rien n’y fait : parmi les éditorialistes du Figaro, personne ne comprend comment Nicolas Sarkozy a pu être condamné.

Il leur aurait toutefois suffi de descendre trois étages en dessous de leur tour d’ivoire. Là où agonisent, probablement au fond d’un placard à balais, leurs chroniqueurs judiciaires. L’un d’entre eux s’appelle Stéphane Durand-Souffland. Il s’est rendu au procès Sarkozy tous les jours, « sauf une demi-journée », confessait-il au micro de France Culture, le 24 octobre dernier. Et forcément, lui, il les a bien comprises, les motivations de la cour dans l’affaire du financement illégal de campagne. Dans ses papiers, il a rendu compte de différentes preuves accablantes : les rencontres de Guéant et Hortefeux avec Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et criminel de masse auteur de l’attentat du DC10 ; le carnet du ministre Choukri Ghanem qui mentionne trois filières de financement de la campagne Sarkozy ; les flux financiers correspondants avec les montants exacts indiqués sur ce fameux carnet retrouvé sur les comptes de Takieddine sortis ensuite en espèce.

Alors forcément, quand on lui demande, toujours au micro de France Culture, le regard qu’il porte sur le traitement de l’affaire – post-décision de justice – par son canard, Stéphane Durand-Souffland semble mal à l’aise. « Je sais ce que Le Figaro a écrit là-dessus, moi, je n’aurais pas écrit ça », admet-il. Pourtant, le jour du jugement, il a bien écrit un article pour « expliquer pourquoi et comment on en était arrivé là ». Et le présentateur de l’émission de répliquer : « Il ne reste plus qu’à vos collègues éditorialistes de lire leur propre journal. » Ambiance à la cantine.

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