« Enfant terrible » de la télé, c’est l’expression qui revient le plus souvent pour parler de lui. Euphémisme pour parler de celui qui a été le vecteur d’une télé qui érige la misogynie et l’humiliation en divertissement. Il ne s’agit pas de nier ce qu’il a été : indéniablement, il fut un grand animateur de télé, il aura marqué de son empreinte le paysage télévisuel, ses émissions avaient du succès. Et peut-être même qu’il aura fait découvrir des écrivains à certains téléspectateurs, comme le souligne l’écrivain Nicolas Mathieu. « Le seul animateur qui m’aura fait lire » écrit-il sur Instagram. (peu importe que ce soit des auteurs « discutables », comme Moran, Nimier, Blondin, Drieu).
Mais Ardisson, ce sont avant tout des dérapages, contrôlés, orchestrés, comme le rappelle Le Monde. Ainsi, lorsqu’Éric Zemmour déclare que la plupart des trafiquants sont noirs ou arabes, « l’intervention de Zemmour avait été annoncée par un bandeau : « Immigration : Zemmour dérape ! »». Et, en plan de coupe soigneusement choisi, l’animateur hilare.
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Ardisson, c’est surtout la marque d’une époque pré-Metoo. Du moins à la télé. Cela ne veut pas dire que la société dans son ensemble cautionnait ces dérapages. Mais certains extraits seront une source intéressante pour les historiens qui voudront travailler sur cette période, pour comprendre ce qu’il était possible de dire à la télé, sans que cela ne fasse (trop) polémique.
Ambiance cour de récré
L’un des exemples les plus frappants reste le passage de Christine Angot, invitée en 1999, pour parler de son livre L’inceste. L’animateur résume un passage, évoquant les agressions sexuelles que lui fait subir son père : « Il l’a forcé à manger une clémentine sur son sexe ». Les invités présents rient. On ne peut démêler s’ils rient du ton étrange employé par Ardisson lorsqu’il lance « c’est l’inceste », ou de la scène en elle-même. Dans la même émission, la co-animatrice d’Ardisson lance à Angot : « Depuis que vous êtes arrivée sur le plateau, vous n’avez pas souri, ni ri une seule fois. Qu’est-ce qui vous fait rêver ? Qu’est-ce qui vous fait rire ? » Question tellement à côté de la plaque adressée à une victime d’inceste. L’année d’après, Angot revient évoquer son nouveau livre, consacré à la réception médiatique du précédent. Là encore, elle subit les moqueries du plateau. Et décide de partir. « Stop ! » lance-t-elle. « Pourquoi, Christine ? On s’amuse bien », feint de s’étonner Ardisson. Elle dénoncera ensuite « l’humour-humiliation » de ces plateaux.
Dans un autre extrait, c’est l’actrice Judith Godrèche qui est interviewée, manifestement gênée par les questions. Il lui demande alors si elle est sortie avec un homme plus vieux qu’elle, ou encore si elle jouerait dans un porno, et puis si elle a déjà été agressée dans le milieu du cinéma. À son ton, ce n’est pas pour s’en soucier, c’est pour amuser la galerie. « Combien de jeunes filles ont appris à éclater de rire pour ponctuer leur gêne, donner le change, se faire croire que tout va bien » écrit aujourd’hui l’actrice sur Instagram.
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Un autre exemple, avec l’invitation de l’actrice Milla Jovovich, venue promouvoir Resident Evil. Ardisson et Laurent Baffie multiplient les réflexions sur le physique de l’actrice. « Dis-lui qu’elle est bonne » glisse Baffie, alors que l’actrice ne comprend pas le français. Thierry Ardisson lui lance ensuite : « Votre père a été arrêté pour fraude à l’assurance. » Elle confirme en larmes « avoir perdu son père pendant 8 ans ». Elle jette un verre d’eau par terre et s’en va.
Plus récemment encore, en 2017 (c’était hier !), une séquence, à la limite du racisme dans Salut les Terriens sur C8, avec la jeune actrice Stefi Celma. « C’est quoi cette coiffure de ouf ? » lance l’animateur à propos de ses cheveux crépus. Il est en boucle sur ce sujet pendant toute la séquence. « Ils sont en quoi les cheveux ? », puis : « Pour se coiffer le matin, elle met les doigts dans la prise ? », et encore : « Est-ce que vous mettez parfois des drapeaux, des bonnets, des bâches… ? »
Ardisson a permis de banaliser une ambiance de harcèlement de cour de récré. Voire d’en faire, suprême machiavélisme, le passage obligé pour vendre ses œuvres. Des auteurs avouent aujourd’hui qu’ils n’avaient pas le choix, il fallait y aller, les éditeurs imposaient cette promotion, même si certains en étaient terrorisés. Mais entendons-nous bien : personne n’était obligé de regarder. Si Ardisson a eu autant de succès, c’est aussi parce que ces séquences choquaient tout autant qu’elles divertissaient, qu’il surfait sur l’envie malsaine de voir des gens connus être malmenés, que l’être humain a probablement gardé ce penchant pour regarder des combats de gladiateurs et que le sang coule. Cette télé l’avait juste transformé en humiliation symbolique, et surtout – étonnant ? – pour les femmes. Est-ce que le vieux monde de la télé meurt avec lui ? Pas tout à fait. Ce n’est pas un hasard si Hanouna et lui se détestaient. Même créneau, même mise en scène de dérapages. Les invités culture en moins.
8 months ago
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