Bloquons tout : extrême flop à Hénin-Beaumont

8 months ago 79

Le jaune fluo attrape les quelques rayons de soleil du Nord et vous les renvoie en pleine face. Ce matin-là, du côté de Douai, voilà Habib, 48 ans. Joyeux hirsute, il est l’un de ces révoltés en gilet, qui se présente en disant : « Je suis militant dans l’âme. » Diplômé d’un « bac automobile » et fort de « quelques jobs en intérim par-ci par-là », il y a dix ans, il n’était qu’un élément de plus dans le monticule de chômeurs de la région, quand un entrepôt Amazon XXL dégoulinant de cartons et de camions bleus s’est installé à Lauwin-Planque, à quelques pas de chez lui. Ce jour-là, Jeff Bezos lui a offert un job d’empaqueteur à la chaîne et une cause pour faire battre son coeur rouge. Depuis, il a connu les grandes heures des « gilets jaunes », et ne s’en est jamais véritablement remis. « Une fois, après des violences policières, un camarade a posté la photo de son gilet avec le logo Amazon taché de sang, et depuis, l’entreprise nous laisse manifester comme on veut devant l’entrepôt, pour éviter la mauvaise presse », dit-il. Petit privilège arraché de haute lutte.

Retrouvailles jaune fluo

Depuis, à chaque nouvelle mobilisation, il espère de nouveau goûter à la ferveur du mouvement de 2018, avec, cette fois-ci, « des actions concrètes des politiques ». Et ça devait être ça, ce 10 septembre : « le retour d’un mouvement citoyen d’ampleur », lance Habib. Comme lui, Jean-Michel, 56 ans dont la plus grande partie à marner pour Alstom, avait ressorti le gilet « qui sent encore le brûlé », mercredi, à Douai. Et à les entendre, en sept ans, leurs revendications n’ont pas évolué d’un pouce : la vie est toujours trop chère et les travailleurs sont trop taxés par rapport aux entreprises et aux dirigeants. Rien n’a changé : la police est toujours celle qui a éborgné leur camarade de rond-point. Ah si, le ministre de l’Intérieur s’appelle maintenant Racaillou, apprend-on de Mohamed, ancien « gilet jaune » de l’usine d’emboutissage automobile Snop. « Parce qu’il l’a dit lui-même à la télé l’autre jour : il tape. » La consigne du jour était donc simple, « bloquer tout » : l’usine, la route et l’économie.

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Sauf que ça n’a pas pris. Aux aurores, la presse est venue filmer le petit feu devant l’entrepôt passif d’Amazon de Lauwin-Planque, ainsi que les quelques minutes d’occupation du rond-point d’­Hénin-Beaumont par des menuisiers libérés gracieusement par leur patron pour la journée. Mais, une fois les caméras parties, c’est un triste spectacle de grévistes désoeuvrés qui se donne à voir. Faute de monde, à 12 heures, Habib partira à Lille, « pour voir plus de mouvement, normalement ». Mohamed, lui, raccompagne ses collègues retournés à l’usine pour l’après-midi : « On ne va pas dire le contraire, on est déçus. Je pensais vraiment que ça allait être quelque chose, ce 10 septembre, c’est quand même difficile de voir que même les « gilets jaunes » ne sont pas venus en masse », lâche-t-il, amer.

Alors, que dire ? Les réseaux sociaux et les fameuses « boucles Telegram » derrière l’organisation de la journée de mobilisation se sont-ils monté la tête trop vite sur l’ampleur du rendez-vous ? La France des « gilets jaunes » appartient-elle au passé ? Ou y a-t-il une explication à aller chercher ici, dans le Pas-de-Calais, terre historique du vote Le Pen ? À errer dans les rues trop normales d’Hénin-Beaumont en ce 10 septembre, on a fini par croiser Isabelle, fidèle électrice du Rassemblement national, devant un distributeur de billets. « C’est la seule utilisation de ma carte bancaire que j’ai prévue aujourd’hui : retirer de l’argent pour payer en liquide », explique-t-elle. Pour « bloquer l’économie », ce sera son unique petite contribution de la journée : « D’habitude, je suis sur le groupe du parti, et il y a des informations. Là, je ne sais pas trop quoi faire, il n’y a rien eu, je suis un peu déçue », glisse-t-elle entre deux aboiements contre les étrangers et leur coût budgétaire.

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À Hénin-Beaumont, sans les consignes de la mère Le Pen – et même si l’on partage les revendications –, on ne bouge pas. Et puis, ici, c’est CNews qu’on écoute. Or, depuis cet été, le mouvement Bloquons tout est un peu trop marqué de l’empreinte de Jean-Luc Mélenchon et de l’extrême gauche pour mériter que les habitants du coin s’y attardent. Fan de Cyril Hanouna et de Philippe de Villiers, un buraliste du centre-ville, aussi inquiet de l’insécurité dans son tabac que dans les « manifestations pour la Palestine », nous a glissé comme ça : « Les idées et la politique, c’est bien. Mais si c’est pour se transformer en bagarre, c’est pas la peine. Ils peuvent prendre leur gilet jaune, moi je retourne dans mon coin. » Et dans son coin, il n’était pas seul, ce jour-là.

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