Boulimie, dépression, alcoolisme… En Espagne, la droite catho est prête à tout pour diaboliser l’avortement

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Pour bloquer toute initiative politique en faveur du droit à l’avortement, la droite catholique, quelle que soit sa nationalité, est prête à tout et à n’importe quoi. En Hongrie, les femmes qui souhaitent avorter doivent écouter le coeur de leur foetus. Les pro-vie américains ont pour leur part fait le choix de l’intimidation, pancartes à la main, devant les cliniques qui pratiquent l’interruption volontaire de grossesse. Le 30 septembre dernier, au Parlement communautaire de Madrid, Carla Toscano De Balbin nous a, elle, sorti un classique : la théorie pseudoscientifique. Selon la porte-parole d’extrême droite, mettre un terme à une grossesse non désirée provoquerait, pour 91 % des femmes, « de la boulimie, des dépressions, de l’anxiété, de l’anorexie, de l’alcoolisme ». Ce n’est pas tout, mesdames. Selon Carla Toscano De Balbin, avorter augmenterait aussi de 70 % vos probabilités de rupture, et de 60 % les risques que vous mourriez dans l’année…

À Charlie, on a donc voulu lui demander d’où elle tenait ses chiffres. Ce mercredi, elle a failli répondre. Mais quelques minutes avant l’entretien, l’élue a malheureusement ouvert notre journal, s’est offusquée de voir la Vierge en caricature et a subitement décommandé. Quel dommage… Car c’est bien elle et ses copains de Vox (extrême droite) qui ont proposé au conseil régional de Madrid un texte obligeant les centres de santé de la capitale à informer les femmes enceintes de l’existence de ce « syndrome post-avortement ». Une proposition votée à la surprise générale, début octobre, par la droite libérale (Parti populaire), sous le regard approbateur de l’Église catholique.

Depuis deux semaines, quelques fachos ibériques et une partie de la droite catholique en Espagne tentent donc de remettre au goût du jour cette théorie aux penchants complotistes, fondée sur de la pure pseudoscience. Le syndrome post-avortement est né au début des années quatre-vingt, du cerveau de Vincent Rue. C’est à ses « recherches » que l’on doit ces élucubrations sur les dépressions, troubles anxieux et comportements à risque dont seraient victimes les femmes après avortement. Une aubaine pour les religieux, qui y voient la preuve formelle des conséquences terribles de l’avortement sur les femmes. À un détail près : Vincent Rue est un militant pro-vie, dépourvu de toute qualification médicale, dont le travail est contredit depuis plus de quarante ans par toutes les études sérieuses.

« Si ce syndrome existait, cela ferait beaucoup de femmes qui versent dans l’alcoolisme », s’amuse Laurence Esterle, ancienne directrice de recherche au CNRS et aujourd’hui membre de l’Association nationale des centres d’interruption de grossesse et de contraception (Ancic). Comme elle l’a démontré en 2013 dans un article publié sur le site de l’Ancic, les délires féroces de ces anti-IVG sont tirées d’études biaisées aux méthodologies douteuses. « Cela ne veut pas dire que certaines femmes ne souffrent pas de dépression après un avortement. Mais il s’agit souvent de personnes ayant déjà des troubles psychiques. Dans la plupart des cas, c’est un sentiment de soulagement qui prédomine chez les femmes ayant avorté », rappelle la docteure.

Au commencement, l’Opus Dei

Ce barouf réactionnaire a, au moins, eu le mérite de réveiller la gauche gouvernementale. Ce mardi, le chef de l’exécutif Pedro Sánchez et son gouvernement ont finalisé le texte proposant la modification de l’article 43 de la constitution espagnole. « C’est approuvé et envoyé au Congrès », se félicite auprès de Charlie Óscar López, ministre de la Transformation numérique et de la Fonction publique en Espagne. Une jolie réussite… En théorie, car en pratique, cela n’a que peu de chances de passer : « Tout dépendra du Parti populaire : s’il soutient la réforme, elle passe. S’il ne la soutient pas, elle ne passe pas », résume le ministre. Nul doute que la droite espagnole votera contre.

Le Parti populaire (PP), c’est ce qui pourrait, chez nous, ressembler aux Républicains. Mêmes costumes bleu marine et mêmes mines sinistres prêtes à hypothéquer leurs valeurs pour un accord avec la droite la plus extrême. « Madrid, avec la maire Isabel Diaz Ayuso à sa tête, incarne l’aile dure de cette droite. Elle est la principale représentante de ce nouveau trumpisme qui se nourrit de scandales journaliers, d’insultes et de déclarations absurdes qui vont contre la science et le bon sens », lâche à Charlie le cadre du PSOE Oscar Lopez. La semaine dernière, au parlement communautaire, Ayuso n’a d’ailleurs pas hésité à enjoindre les femmes madrilènes à « aller se faire avorter ailleurs », sous l’ovation de ses collègues. Mais comme chez nous, des fractures existent au sein de cette droite. Nombreux reconnaissent l’évidence : la non-existence du syndrome post-avortement. Pour autant, pas question de considérer l’IVG comme un « droit fondamental », a affirmé Alberto Núñez Feijóo, président du PP. Et c’est bien là que la droite espagnole se dissocie fondamentalement de la nôtre et de sa vision sur la laïcité. Pendant longtemps, les idées du parti se sont confondues avec la sphère catholique la plus intégriste d’Espagne : l’Opus Dei.

L’évocation seule de ce nom latin rappelle ces films en noir et blanc dont l’histoire se déroule à huis clos dans un couvent italien. « Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est une secte, mais c’est une branche extrémiste de la religion catholique en Espagne », nuance Florentina Rodrigo Paredes, docteure en civilisation espagnole contemporaine à l’Université catholique de Lille. Au début des années 1960, d’éminents membres de l’Opus Dei deviennent ministres de Franco. Comme ces religieux, le dictateur était obsédé par la natalité allant jusqu’à récompenser avec des « prix » les familles ayant le plus de marmots. En 1954, un couple avec dix-neuf enfants, rien que ça, est récompensé de la médaille. « Ces familles étaient très souvent issues de l’Opus », éclaire Florentina Rodrigo Paredes.

Quand Franco meurt, les catholiques autoritaires se recyclent en fervents démocrates. Tant qu’on peut protéger ses intérêts et ceux de l’Église, pourquoi se priver ? Des membres opusiens participent à la création de l’Alliance populaire, qui deviendra très vite le Parti populaire. Comme un certain López Rodó, qui a dirigé le parti et même participé à l’écriture de la constitution espagnole en 1978. Pendant des dizaines d’années, l’Église a donc eu droit aux faveurs du pouvoir. Et ce, jusque très récemment. Entre 2011 et 2018, c’est le président du gouvernement Mariano Rajoy (PP) lui-même qui mène, main dans la main avec les bigots, une campagne acharnée contre l’avortement. En Espagne, les libéraux ne font pas dans la demi-mesure. En 2013, Rajoy façonne un projet de loi qui limiterait l’avortement à deux seules conditions : en cas de risque pour la santé de la mère ou de viol. Cette loi ne verra jamais le jour, et ce moment marquera en Espagne le début du lent déclin des catholiques. Sauf à Madrid, bastion catholique, où la droite est majoritaire à l’Assemblée communautaire depuis 1995, soit 31 ans sans discontinuer. Qui a dit que les citadins étaient de gauche ?

Avorter à Madrid : le parcours du combattant

Au milieu de ces luttes politiques, les militantes féministes de la capitale ont l’impression de vivre dans les États-Unis de Donald Trump. « Comment fonder une norme sur quelque chose qui n’existe pas ? », s’interroge Gemma Candela, membre de la Commission 8M, qui organise des marches féministes dans la capitale depuis la fin des années 1970. La Madrilène explique tous les obstacles à l’IVG déjà en place dans la capitale. Primo, il est quasi impossible d’avorter à l’hôpital public dans cette région : « En 2024, il y a eu environ 21 000 avortements à Madrid et seulement 78 ont été pratiqués dans des cliniques publiques. Il suffit que le chef de service de ces hôpitaux se déclare objecteur de conscience pour que tout le service le soit », analyse Gemma. La loi espagnole est pourtant claire : l’objection de conscience est un droit individuel, elle ne doit en aucun cas s’imposer aux autres. Le 9 octobre dernier, la maire de Madrid s’est opposée à la création d’une liste recensant ces médecins qui refusent de pratiquer des IVG.

Seule solution pour les femmes souhaitant avoir recours à une interruption volontaire de grossesse : passer par des cliniques privées. Ces dernières sont identifiées, et donc identifiables. Autour de l’une d’elles, des militants pro-vie se retrouvent pour prier ou brandir des pancartes avec des photos de bébés disant : « Maman, tu n’es pas seule » ou « Maman, ne me tue pas », explique la militante. Autant de violences auxquelles s’ajoutera donc la pseudo-prévention autour de ce « syndrome post-avortement » imaginaire que la droite espagnole veut rendre obligatoire. À Charlie, le ministre de gauche Óscar López détaille les trois axes de bataille : « Nous voulons d’abord obtenir une séance plénière extraordinaire pour annuler cette motion. En parallèle, nous faisons également avancer la réforme constitutionnelle pour qu’aucune communauté ou mairie gouvernée par l’extrême droite ne puisse restreindre le droit à l’avortement. S’il le faut, nous sommes même prêts à aller en justice. » En France, de l’autre côté des Pyrénées, le débat est clos. En janvier dernier pourtant, Le Journal du Dimanche évoquait dans ses pages le même syndrome fictif utilisé chez nos amis les Ibères, enchaînant les fausses informations. Pour le moment, la Constitution protège.

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