Boycottons les Juifs

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Faut-il interdire aux Juifs de faire du commerce, de la recherche, de l’art, de la littérature, du cinéma, du sport, de la chanson, des études ? Posée ainsi, la question exhale de sales remugles et renvoie à des temps que l’on espérait révolus. Pourtant, il suffit de remplacer « Juifs » par « sionistes » pour constater qu’elle est d’une actualité brûlante. Et qu’à cette question odieuse, de plus en plus de responsables politiques, acteurs institutionnels, chercheurs, personnalités du monde culturel, étudiants ou simples quidams répondent sans hésiter : oui. Certes, ce n’est pas formulé aussi crûment – quoique. On appelle seulement au « boycott » d’Israël. Et pour une noble cause, puisqu’il s’agit de sauver la vie de milliers de Gazaouis.

Sans préjuger de leur efficacité sur des dirigeants fanatiques ou jusqu’au-boutistes, on peut saisir la logique de sanctions économiques, d’un embargo sur les ventes d’armes ou, à la rigueur, d’un boycott commercial. Mais un boycott culturel et universitaire, alors que ce sont les deux secteurs où les engagements contre le gouvernement israélien et la guerre à Gaza sont les plus affirmés, c’est tout simplement absurde. Qu’à cela ne tienne, on assiste désormais à un concours Lépine des bonnes âmes.

Ainsi, près de 4 000 personnalités du cinéma mondial se sont engagées à boycotter tous les festivals, diffuseurs ou producteurs qui se rendraient coupables de « disculper ou justifier le génocide et l’apartheid ». Le film Oui, de Nadav Lapid, virulente critique de la société israélienne de l’après-7 Octobre, victime d’une tentative de censure du cabinet de Netanyahou, est tout de même rejeté par des collectifs propalestiniens au motif qu’il « participe en réalité à la normalisation de l’État israélien, en donnant une image culturelle légitime à un système colonial ».

Bonnes âmes et grands humanistes

En Espagne, c’est carrément le gouvernement qui est en roue libre. Le Premier ministre socialiste, Pedro Sánchez, a dit son « admiration » pour les manifestants propalestiniens qui ont bloqué le Tour d’Espagne pour cause de coureurs israéliens, tandis que le ministre de la Culture veut « faire en sorte qu’Israël ne participe pas à la prochaine édition de l’Eurovision ». En Belgique, le futur chef de l’Orchestre philharmonique de Munich, Lahav Shani, s’est vu interdit de Festival de Flandre par les organisateurs : il n’aurait pas « suffisamment clarifié » sa position face au « régime génocidaire ».

À Paris, des chercheurs ont annulé leur participation à un colloque organisé par le Musée d’art et d’histoire du judaïsme, au prétexte qu’une doctorante venait aux frais de l’Université hébraïque de Jérusalem… Aberrant, comme le souligne Elisheva Baumgarten, directrice de recherche à ladite université : « En nous boycottant, nos collègues n’aident pas les Palestiniens de Gaza. Ils fragilisent ceux qui sont de leur côté. »

C’est peut-être que tout cela n’a, au fond, pas grand-chose à voir avec le soutien aux Gazaouis massacrés : sur un groupe Instagram rassemblant environ 200 étudiants en première année d’économie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, des élèves ont été exclus… parce qu’ils avaient un nom à consonance juive. « S’il y a d’autres sionistes dans ce groupe en plus de ceux que j’ai déjà tej vous pouvez d’ores et déjà le quitter on ne veut pas de vous ici », a écrit une administratrice du groupe. Suivi d’un joli émoji de drapeau palestinien.

La référence imparable de ces grands humanistes est le boycott de l’Afrique du Sud de l’apartheid. Sauf qu’à l’époque personne ne demandait le boycott de Johnny Clegg au prétexte qu’il était blanc. Tout le monde aurait trouvé ça, à juste titre, complètement idiot. Mais avec Israël, c’est différent, puisque tous les Juifs sont des « sionistes »… C’est à se demander si ce mot n’est pas en train de devenir, pour de plus en plus de monde, la nouvelle façon de dire « youpins ».

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