Cher Quenard

7 months ago 62

« Raphaël Quenard, il paraît que c’est un vrai connard.

– Raphaël Connard ? C’est un personnage de Despentes ? »

Celui qui me parlait m’a regardé, entre ahuri et compatissant. Il semblait hésiter entre plusieurs options : soit je racontais un bobard, soit j’avais brusquement perdu la mémoire, soit je débarquais, mais d’où ça ? Échapper à ceux dont on parle semble exiger de traverser le Pacifique en solitaire ou de se perdre en Amazonie, bien que je connaisse une grotte, dans la Nièvre, où ne pas peindre Taylor Swift et Beyoncé sur les parois est encore possible.

« Tu ne connais pas Raphaël Quenard ??? Mais sur quelle planète tu vis ?

– La planète Terre, mais elle est grande, non ? Enfin, pas si grande. Mais il y a encore assez de place pour qu’on puisse y vivre sans connaître ce Connard.

Queue-nard !

– Cher Quenard… qui est-ce ? »

Je me suis donc renseigné. Raphaël Quenard est un comédien de 34 ans dont la cote monte, son « je » nous suit partout. De vilains bruits ont couru sur son compte, ce n’est peut-être que l’envers du succès. Comment savoir ? On vit dans un monde où la morale se confond avec la dénonciation. Je regarde quelques entretiens avec lui. Il parle au « ralenti », l’air un peu con, tout en signifiant, par un sourire, un mot ou une expression de côté, un entrechat verbal, qu’il ne l’est pas. On dirait qu’il a fait un léger AVC, puis qu’il en est sorti sympa mais en colère. On ne sait s’il joue, s’il menace. Moitié carnassier, moitié clin d’oeil. Du premier degré au second degré.

Gagnant-gagnant

En juin dernier, Léa Salamé lui demande quel écrivain il aimerait être. Il répond : « L’écrivain qui m’fait le plus rêver, j’dirais… John Chtein-beck ? » Il parle un peu du nez et appuie sur le « beck », tel un pivert, en lui collant une intonation ascendante, chantante lourde : est-il abruti ou feint-il de l’être, ou feint-il de l’être sans comprendre qu’il l’est un peu plus qu’il ne croit ? Pourquoi Steinbeck ? « Moi j’suis fasciné par les grandes fresques… quand le personnage… on suit un héros comme ça, malmené… et percuté par les vicissitudes que l’existence réserve à chacun… sur de longues périodes de temps. On a le temps d’le voir briller et plonger. »

Cher Quenard mélange habilement la langue populaire et les expressions travaillées (« percuté par les vicissitudes que l’existence réserve à chacun »), le banal et le surprenant. La France d’en bas et la langue d’en haut font la noce : pour une fois, c’est gagnant-gagnant, ce qui, dans ce pays furieux et complexé, n’est pas rien. Bon, pas tout à fait gagnant-gagnant : Cher Quenard a publié en mai un livre, Clamser à Tataouine (éd. Flammarion). Je ne l’ai pas lu, mais on m’en dit deux choses (un journaliste, c’est informé) : c’est nul et ça fait un tabac. Allez-y voir, vous me direz : que le lecteur bosse, pour une fois !

J’ai préféré regarder Yannick, le plaisant film de Quentin Dupieux sorti voilà deux ans. Dupieux, c’est Lucky Luke. Il filme plus vite que son ombre, touche ses cibles. En soixante-sept minutes, il a fixé la gloire naissante de Cher Quenard. Qui joue le rôle d’un gardien de nuit, Yannick, venu un soir de sa lointaine banlieue assister à une pièce de théâtre merdique, une comédie de boulevard intitulée Le Cocu. À un moment, Yannick en a assez. Il se lève et prend à partie les acteurs pour leur dire tout le mal qu’il pense du spectacle. Il parle exactement comme Cher Quenard quand celui-ci joue à être lui-même. Les acteurs finissent par lui dire de dégager. Il sort, mais, tandis qu’il discute avec la caissière, il les entend l’imiter, le ridiculiser. Il revient, sort un flingue, et la prise d’otages commence.

Yannick décide d’écrire une pièce à la place de celle qu’il a interrompue. Il le fait en tapant à un doigt sur l’ordinateur d’un spectateur dont le mot de passe est « vaginal ». Les acteurs jouent, contraints, la pièce de Yannick. Elle est aussi nulle que l’autre, voire plus, mais à cet instant, il pleure, car il existe. Pas pour longtemps. Ça m’a rappelé de loin Le Goût des autres, le film de Jaoui, mais, en vingt-cinq ans, la société a changé : ceux qui se sentent culturellement exclus entrent armés. Le film est une farce ambiguë, inquiétante, d’un pessimisme joyeusement manipulateur. Face aux saillies de Yannick, on pourrait rire dans la salle, aux deux tiers vide, mais quand le showman est armé, c’est moins drôle. Moi, j’ai vite ri, je suis bon public et protégé, mais, dans la seconde partie, il m’a fallu faire un effort : quand un type entre armé dans une pièce, j’ai toujours l’impression qu’il va sortir de l’écran pour me tirer dessus.

Read Entire Article