Chine. Tuanbo : bienvenue dans la nouvelle fabrique à esclaves numériques

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Cheveux en pagaille, épuisée, une jeune femme danse frénétiquement, comme dépossédée de son corps, face à une caméra. Son visage est marqué par la fatigue et des sanglots. Cela fait des heures qu’elle danse en live sur Doyin, le TikTok Chinois. Derrière elle, cinq jeunes femmes attendent leur tour. Leur chance de briller. Leur temps de passage est rythmé par les dons et le bon vouloir des utilisateurs. Loin d’un scénario de science-fiction, cet inquiétant phénomène appelé « Tuanbo », soit littéralement « diffusion de groupe », est très populaire en Chine.

L’esclavage numérique

Avec le Tuanbo, les danseurs sont esclaves de leur public. Leurs performances sont dictées par les cadeaux, les votes et les dons des internautes. Tenant compte de l’engagement, les algorithmes ont la main-mise sur le temps que les danseurs passeront devant la caméra. Ces jeunes avides de célébrité sont prêts à s’infliger ces heures de supplices dans l’espoir d’être repéré et de décrocher des créneaux d’émissions de télé-réalité.

Ces milliers de comptes diffusants du contenu en direct tendent à remplacer les émissions de survie d’idoles interdites depuis 2021. Des programmes de téléréalité musicaux, où des candidats s’affrontaient lors d’épreuves de chant ou de danse pour gagner le droit de débuter dans un nouveau groupe ou de sauver leur place. « Les chaînes de télévision et les plateformes en ligne ne doivent plus diffuser de programmes qui développent l’idolâtrie ou des émissions de variété et de téléréalité », précisait à l’époque l’Administration nationale de la télévision et de la radio.

Les live streams ont pris une ampleur certaine pendant la pandémie de Covid-19. De plus en plus populaire, le Tuanbo s’est peu à peu industrialisé. Autour de Multi-Channel Network (MCN), ces agences d’influenceurs recrutent des créateurs, les forment, produisent leur contenu, négocient leurs contrats de marque et gèrent leur communauté sur plusieurs plateformes en même temps. En Chine, ce système pèserait aujourd’hui des dizaines de milliards de yuans. Une vidéo publiée en 2025 par China Insider révèle les coulisses de ces lives. Autour des danseuses épuisées, des techniciens alignés derrière leurs écrans, décortiquant les algorithmes et les audiences. « Ces directs ressemblent davantage à des mini-concerts, avec des fonds LED, des éclairages de scène, des costumes […]. Certains événements se déroulent dans des stades et bénéficient d’une installation technique complète – réalisateurs, hôtes, chorégraphes et caméramans », rapporte le média.

Streamer pour exister

Une vidéo publiée en 2023 par Le Nouvel Obs montre des dizaines de jeunes livestreamers chinois équipés de leur « ring light », un dispositif d’éclairage , et de leur téléphone passer la nuit dehors. Installés sur un pont à proximité de quartiers huppés à même le sol, ces créateurs de contenu misent sur la géolocalisation de Douyin pour s’attirer les faveurs de spectateurs aisés et généreux. Il existe autant de thèmes de lives qu’il existe d’influenceurs. Certains vendent des produits ou expliquent des astuces de la vie quotidienne, d’autres chantent, dansent ou discutent simplement avec leurs spectateurs. Une fois de nouveaux abonnés aisés conquis, les livestreameuses peuvent reprendre leur live de chez elles. La Youtubeuse chinoise Naomi Wu expliquait le concept à Radio France : « Un grand nombre d’hommes en Chine aiment regarder et envoyer des messages à des filles qui se filment depuis leurs chambres en utilisant des sites ou des applications.»

Diffuser en direct sur Douyin est pour beaucoup de jeunes chinois un moyen de gagner un complément de revenu en Chine. Mais derrière l’écran, se cache une grande précarisation. En effet, si certaines danseuses sont élevées au rang de star et gagnent des dizaines de milliers de Yuan, beaucoup ne vivent pas de cette activité malgré le nombre d’heures passées devant leur téléphone. Les bons jours, Qiao Ya, une jeune femme de 27 ans explique au Nouvel Obs réussir à gagner quelque 600 yuans (82 euros) de pourboire en huit heures de diffusion. Un montant qui tombe parfois à juste 10 yuans (1,37 euro).

Plus à une dérive près

Autre phénomène très implanté en Chine, les Nüzhubo. Ce terme, « femmes hôtesses » en chinois, désigne des femmes mais également des hommes qui se consacrent au livestreaming, interagissant en direct pendant des heures avec leur communauté de fans afin de partager leur quotidien. À l’instar de nos influenceurs en France, les Nüzhubo font la promotion de produits en tout genre et tirent une partie de leurs revenus des contenus sponsorisés et des partenariats avec des marques. L’opération est très lucrative pour les marques. Reuters révèle que « l’utilisation par Reckitt [une multinationale anglo-néerlandaise pharmaceutique, ndlr] d’influenceurs, d’Agentic AI et de ses propres vendeurs sur des plateformes comme Douyin pour atteindre les consommateurs a aidé l’entreprise à acquérir 40 millions de nouveaux clients en Chine en 2025. »

Mais pour ce qui est des influenceurs, leur salaire est moindre. « La plupart du temps l’activité génère des revenus modestes : 95 % des influenceurs dont l’activité sur la plate-forme constitue la principale source de revenus gagnent moins de 5 000 yuans par mois (environ 640 euros), alors que le salaire moyen en Chine était de 1 070 euros par mois en 2022 » rapporte le média Les Échos. Une armée de jeunes précaires dévoués à la promotion de marques : la Chine s’est fabriquée un nouveau prolétariat, dévoué au divertissement des masses, et qui ne produit rien. Mais tant qu’ils dansent !

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