Comme un bison dans son destin

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Des amis dînent dans une auberge, dans l’Ariège, non loin de la grotte de ­Bédeilhac. L’un d’eux se souvient qu’un certain Jean Louis, des années auparavant, avait dessiné sous une table un bison avec une bougie. Les voici à quatre pattes, cherchant sous chaque table de l’auberge une trace de ce bison. On comprend que ce Jean Louis est mort, et que retrouver ce bison serait comme retrouver le secret dont il avait fait un art en inventant une mystérieuse « académie », sur les traces de laquelle nous voici partis.

C’est le début d’un film splendide et passionnant de Joachim Olender, L’Académie des secrets, dont les images, les peintures filmées et les paroles parfois chuchotées au téléphone me hantent. Je l’ai vu deux fois. Courez, il est en salle en ce moment, c’est un miracle de poésie et d’intelligence.

Ce Jean Louis traceur de bison s’appelait Jean Louis Schefer. C’était un écrivain de génie, grand amateur de peinture, auteur d’une trentaine de livres aux éditions P.O.L qui composent une recherche enflammée, à la première personne, sur ce que les images procurent à nos vies.

Le film se donne comme le portrait de cet aristocrate de l’esprit. On le voit dans son bureau, entouré de livres, on le suit tandis qu’il arpente les musées, on l’écoute parler d’une vierge rhénane de la cathédrale de Strasbourg, qui contient pour lui seul l’histoire d’un amour perdu.

Cet homme au visage émacié de saint du Greco nous transmet son labyrinthe de délicatesse. On en connaît peu, et pourtant on en connaît tous, des êtres qui sont intégralement passionnants. Jean Louis Schefer était l’un d’eux. Le film nous redonne sa présence et, à travers elle, ce lien, plus invisible encore, avec ce fantôme qui ne mourra jamais : l’intelligence. Car l’intelligence, qui se transmet par le feu, brûle d’une clarté qui est le secret de l’amour.

Qu’est-ce qui s’est en allé du monde intérieur pour que tout autour de nous se soit ainsi obscurci ? Peut-être avons-nous laissé tomber le bison. Je suis sérieux : avez-vous laissé une place ­ouverte, dans votre vie, pour un bison ? Ma question résonne avec le dernier livre de Pascal Quignard, que je suis en train de lire : Il n’y a pas de place pour la mort (Éditions Hardies). Je résume : la mort, c’est non ; le bison, oui.

En écrivant cette chronique, j’ai une pensée pour mon ami ­Francis Marmande, mort le jour de Noël, qui en aura écrit lui aussi des centaines, notamment dans Le Monde, et des livres sur Georges Bataille, sur le jazz, la politique, la grande et belle déraison, et dont nous avons fêté la ferveur et la drôlerie, une dernière fois, la ­semaine dernière, au Père-Lachaise. Et puis je pense, en souriant, à un vers d’un poème de Gaston Miron qui s’appelle La Marche à l’amour : « moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir/la tête en bas comme un bison dans son destin ».

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