Au total, 27 émissions en une semaine et plus de 5 000 messages de haine. En mars dernier, à l’occasion de la sortie du livre Une nuit en France (éd. Grasset) consacré au meurtre du jeune Thomas Perotto lors d’un bal de campagne dans la Drôme, en novembre 2023, CNews s’est déchaînée. Une campagne de dénigrement qui a conduit Reporters sans frontières (RSF) à saisir l’Arcom afin de sanctionner la chaîne du groupe Bolloré. Pendant des mois, CNews avait instrumentalisé le fait divers pour soutenir la thèse d’un racisme antiblanc. Ce traitement a été analysé par le livre de Jean-Michel Décugis, Pauline Guéna et Marc Leplongeon, qui ont, face à la violence des réactions après la sortie de leur ouvrage, déposé plainte pour « menaces de mort et injures ».
« Depuis dix ans, RSF a une histoire avec le groupe Bolloré, explique Thibaut Bruttin, directeur général de RSF. On mène un combat efficace contre les problèmes structurels, réguliers, en contradiction avec ses obligations légales et éthiques. En l’occurrence, ils sont responsables d’une mise en danger de journalistes, avec un matraquage médiatique : ils traitent le même sujet en boucle, confrontent tous les invités de la chaîne qui s’expriment sur le sujet, même quand ceux-ci avouent ne pas avoir lu le livre. Jusqu’à plus soif. »
À l’origine de ce déferlement de haine, la thèse d’un francocide remise en question dans Une nuit en France. « Cette enquête, qui n’est pas un livre à thèse, aborde de façon nuancée et prudente les faits, expliquant avec réserve qu’il n’y a pas d’éléments qui permettent de croire que Thomas a été tué parce que blanc et français, ni même qu’il y ait eu une intentionnalité dans le meurtre, même si cela n’enlève rien à la gravité de ce qui s’est produit, ajoute Thibaut Bruttin. Je ne suis toutefois pas là pour dire que leur version est la bonne. Le problème est de cibler des journalistes qui font usage de leur compétence professionnelle pour écrire un texte. »
L’obsession du « francocide »
Une nuit en France raconte comment, deux jours après la mort de Thomas, CNews explose ses records et devance pour la première fois BFMTV. Ils évoquent à l’antenne un « attentat ». Le chroniqueur conservateur Mathieu Bock-Côté annonce que, d’ici à cinq ou dix ans, « les voyous, les bandes de voyous vont entrer dans les maisons. Plus personne ne sera à l’abri. Même derrière une porte fermée à clé ». Les intervenants font librement le lien entre violence et population immigrée. Des journalistes au sein de la rédaction ont beau rappeler que la motivation de « planter des Blancs » n’a été attestée que par des témoignages et reste non confirmée à ce jour, rien n’y fait. Le fait divers livre sur un plateau l’hypothèse d’un « grand remplacement » et l’imminence d’une guerre civile. « Cela a permis à CNews de réoccuper l’antenne. À la fois sur ces sujets-là, mais aussi en s’acharnant sur un discours qui était contraire au sien », poursuit Thibaut Bruttin.
Reporters sans frontières avait saisi le Conseil d’État pour sommer l’Arcom de renforcer son contrôle sur la chaîne de Bolloré. Dans sa décision, rendue le 13 février 2024, la plus haute juridiction administrative nationale avait enjoint au régulateur des médias de « réexaminer dans un délai de six mois le respect par la chaîne CNews de ses obligations en matière de pluralisme et d’indépendance de l’information ». « La chaîne peut avoir sa ligne, ajoute Thibaut Bruttin. Mais cette circulation à l’antenne des mêmes sujets, parfois pendant des durées très longues, est contraire à l’éthique journalistique et à la régulation audiovisuelle. Au-delà des cibles placées sur le dos des journalistes, ces intervenants se nourrissent de la rancoeur citoyenne et transforment cette chaîne en véritable média de la haine. »
7 months ago
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