Le 13 juin, Tsahal pénètre le ciel iranien. Baptisée « Rising Lion » (Lion dressé, en français), l’opération israélienne multiplie, depuis une dizaine de jours, les bombardements au pays des mollahs, ciblant les hauts placés du régime. D’abord, le général Mohammad Bagheri, chef d’état-major iranien et le général Hossein Salami, chef des Gardiens de la Révolution (CGRI), vendredi ; puis, deux jours plus tard, le binôme de ce dernier, Mohammed Kazemi, à la tête du service des renseignements de l’organisation. Avec l’appui militaire des États-Unis, la potentielle élimination du guide suprême Ali Khamenei se concrétise. Et, avec elle, la possible chute d’un régime vieux de 46 ans.
Publié le 18 juin dernier dans une lettre ouverte à Donald Trump, le journal conservateur The Jerusalem Post imagine même l’après : « Forgez une coalition au Moyen-Orient pour la partition de l’Iran et encouragez les plans à long terme pour un Iran fédéralisé ou divisé », enjoint le canard. Dans la nuit du 21 au 22 juin, le président américain, de son côté, lance un assaut aérien sur trois sites d’enrichissement nucléaire iraniens, ouvrant la porte à une internationalisation du conflit. À la marge des grands discours occidentaux, un pays tâtonne, en proie à des intérêts contradictoires : la Russie. Si le spectre d’un « gosperevorot » iranien – un changement de régime -, à quelques mois de la chute de Bachar el-Assad, en Syrie, un autre allié de la Russie, fait poindre le risque d’un isolement diplomatique grandissant, la crise actuelle profite à l’ex-puissance soviétique.
Faire diversion
Au pays de Poutine, les analyses de politologues, économistes et autres spécialistes ès politiques étrangères s’accumulent. Sur son canal Telegram, Sergeï Markov, ex-conseiller du président, directeur de l’Institut d’Études Politiques de Moscou et « philosophe du peuple » autoproclamé, la fermeture probable du détroit d’Ormuz – où transitent quelque 20 % du pétrole mondial – à cause de la guerre, pourrait bien avantager la Russie. « Le prix du pétrole va fortement augmenter donc la Russie recevra quelques dizaines de milliards de dollars supplémentaires », écrit l’analyste. De plus, à l’en croire, l’Ukraine recevra moins d’armes occidentales le temps que durera le conflit au Moyen-Orient. « La Russie est tactiquement, politiquement – voire cyniquement – favorisée par la guerre entre Israël et l’Iran », conclut-il, avant d’ajouter : « Mais d’un point de vue moral, cette guerre est répugnante. » Pour Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’Iris et auteur de l’ouvrage Géopolitique de la Russie (2025, Éditions Eyrolles), la crise iranienne est effectivement profitable à Moscou. « On ne peut pas s’avancer sur les livraisons d’armes, mais il est clair que l’attention internationale a été happée par l’éclatement de ce conflit, et se détourne de l’Ukraine, ce qui sert la Russie », explique cet ancien ambassadeur de France en Russie à Charlie.
Et la perte d’un appui ? Déjà alliés relatifs depuis la chute de l’URSS, la Russie et l’Iran s’étaient déjà grandement rapprochés à l’occasion de la guerre en Ukraine. Jusqu’à la signature, le 17 janvier dernier, d’un traité de partenariat stratégique. « C’est un traité qui encourage l’entraide économique mais il n’y a aucune clause de défense mutuelle, contrairement à celui qui lie la Russie à la Corée du Nord ». Pas besoin, donc, pour Poutine d’envoyer des forces russes en Iran : « Je ne pense pas que la Russie en aurait d’ailleurs les moyens puisque tout l’effort de guerrier est dirigé vers l’Ukraine et à la frontière du Nord », admet Jean de Gliniasty.
« Fais le médiateur pour toi-même, ok ? »
Alors, Poutine est-il en train de lâcher l’Iran ? Depuis le début de l’offensive israélienne, le gouvernement russe multiplie les prises de paroles frileuses devant la presse étrangère. La semaine dernière, lors du Forum de Saint-Pétersbourg, le président russe coupe court aux requêtes des journalistes sur l’envoi de troupes au Moyen-Orient : « Nos amis iraniens ne nous ont pas demandé cela ». Puis, sur l’assassinat potentiel d’Ali Khamenei par Tsahal, le président russe botte en touche : « Je ne veux même pas discuter d’une telle possibilité ». Lundi, lors d’une entrevue avec Abbas Araghchi, chef de la diplomatie iranienne, Poutine a qualifié d’« injustifiées » les frappes américaines. Une condamnation, qui, cependant, ne s’est pas accompagnée d’annonces concrètes pour soutenir l’Iran. « La seule chose qui intéressera les Russes, c’est qu’il n’y ait pas trop de déstabilisations dans le Caucase et les pièces détachées iraniennes qu’ils achètent pour leurs drones », affirme Jean de Gliniasty.
Sans se mouiller, Poutine tient tout de même à être présent dans le débat et veut assumer le rôle de médiateur. Une annonce qui a suscité, parmi les dirigeants occidentaux, des haussements de sourcils. Comme Trump, par exemple : « Je lui [à Poutine, ndlr] ai dit : « Fais-moi une faveur, fais le médiateur pour toi-même, ok ? Tu peux t’occuper de ça plus tard. » Reste que, les alliés de la Russie tombent comme des mouches. Et le projet poutinien de créer un contre-pôle d’influence internationale s’effrite, en même temps que les chances de survie d’Ali Khamenei.
1 year ago
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