Cuisses de grenouilles russes (1)

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La chaleur monte, la forêt brûle, l’IA dévore, les cervelles fondent, les élus pérorent, les imbéciles prospèrent, les monstres s’enrichissent : c’est le moment de lire ou relire les grands Russes. Nul n’a décrit comme eux la misère de la vie humaine et la splendeur du monde dans lequel, comme un as de pique dans une main pleine, cette misère se développe. Prenez L’Idiot, publié en feuilleton par Dostoïevski en 1868-1869. Les principaux personnages sont d’une incohérence qui laisse inter­dit, puis qui libère. On dirait des grenouilles dans un labo. On les chatouille, on les pique, on les électrocute. De soubresaut en soubresaut, elles font tout sauter : les liens, les éprouvettes, les savants. Qui est ce « on » qui les torture ? Mais une société sans dieu et sans âme, pardi, qui les livre toutes crues à leur inconscient et qui, comme la nôtre, court à sa perte !

La norme, c’est l’exception

Aliénées et libérées, les grenouilles de Dostoïevski agitent leurs pattes et coassent en tous sens. Elles sautent à droite, à gauche, devant, derrière. À bout de souffle, se cassant la gueule à la page 30 pour se rétablir à la page 55, elles se jettent sur leurs ombres pour vivre mieux ou, au contraire, souffrir davantage : grenouilles masochistes et acrobates, mystiques et sarcastiques, charlatans et authen­tiques, elles survivent à tout et même, ce qui n’est pas peu dire, à l’impatience des lecteurs. Enfin, pas tous les lecteurs. Nabokov détestait l’écrivain et l’a ridiculisé. C’est compréhensible : comment ce génie aristocratique et intellectuel du détail et de la sensation aurait-il pu apprécier une telle pagaille ? Les tempêtes sous un crâne s’enchaînent encore plus vite, et avec plus d’intensité, que nos canicules en été : la norme, c’est l’exception. Je soupçonne donc beaucoup de ceux qui ont pensé ou dit du mal de L’Idiot d’avoir calé bien avant la fin. Ils n’ont pas su attendre le moment où l’incohérence de ces extraordinaires bestioles expérimentales, telle une peste, les contaminerait pour les transformer en ce prototype sauvage, au galop, à cheval entre divan, Ivan et roman-feuilleton : le lecteur à explosion.

Le prince Mychkine est l’Idiot. Il le sent, le sait, le dit, n’y peut rien. C’est le saint malgré lui. Revenu d’un long séjour en Suisse qui lui a fait aimer les enfants comme saint ­François ­d’Assise les oiseaux, il n’a guéri de rien et, toujours épileptique comme son créateur, découvre son pays, berceau de cette extatique « âme russe » en péril. Il le découvre comme Jésus la Galilée prise entre Romains et pharisiens. Face à toutes sortes de situations, de gens qui le célèbrent ou l’agressent, ou les deux, son premier réflexe est de sourire, de rire, de rester muet. Il déconcerte les critiques, les provocateurs. Jamais il ne ment. Sa personnalité est une force neutre, opaque, dans laquelle se projettent tous les autres, comme des aveugles dans un puits. Est-il leur analyste ? On a surtout dit qu’il était une réincarnation du Christ et de Don Quichotte. Le second est plusieurs fois évoqué par la petite société de nobles dans laquelle il est projeté, où il impose sa grâce de messager innocent et ambigu. Est-il là pour les écouter, les guider, les sauver, les perdre ? Mystère. Il est le prince pauvre (qui va hériter), le « chevalier pauvre ». L’une des femmes qui l’aime, la jeune Aglaïa, lui dit une phrase qui caractérise effectivement un saint : « Vous n’avez pas de tendresse ; vous ne voyez que la seule vérité, donc vous êtes injuste. » Quand il lui écrit une lettre, elle la glisse dans son exemplaire de Don Quichotte. Stendhal disait qu’un roman est un miroir qu’on promène sur la route. Dostoïevski promène son prince de salon russe en salon russe, un demi-siècle avant la révolution. Perspective : l’apocalypse.

C’est l’époque où le rail s’étend sur tout le pays. Est-ce un progrès ? Au cours d’une discussion, Lébédev, extravagant ­petit ­notable, est apostrophé par le jeune Gavrila : « Alors, vous en concluez que les chemins de fer sont maudits ? Ils seraient la perdition de l’humanité, le poison tombé sur la terre pour corrompre les sources de vie ? » Lébédev, « enivré de plaisir » : « Non, pas les chemins de fer ! Par eux-mêmes les chemins de fer ne peuvent corrompre les sources de vie. Ce qui est maudit, c’est l’ensemble ; c’est, dans ses tendances, tout l’esprit scientifique et pratique de nos derniers siècles. Oui, il se peut que tout cela soit bel et bien maudit ! » Pourquoi ?

À suivre

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