Cuisses de grenouilles russes (2)

1 month ago 101

Nous flottons comme des algues vertes entre le froid de l’ignorance et la tiédeur de la médiocrité. Heureusement, il y a dans L’Idiot de Dostoïevski un tel chaos que les attitudes et le langage débordent de partout, comme une grande marée. Prenez Lébédev, l’extravagant fonctionnaire que j’évoquais la semaine dernière. Il apparaît dès le premier chapitre, dans le train qui reconduit le prince Mychkine, le héros candide et christique, vers la « mère patrie », comme on dit toujours en Russie. Lébédev sait tout sur tout, sur tous, et il le dit. Dostoïevski pointe son nez à la fenêtre, à la ­Balzac, pour nous expliquer ce genre de personnages : « Les gens prêts à renseigner sur toute chose se rencontrent parfois, voire assez fréquemment, dans une certaine classe de la société. Ils savent tout, parce qu’ils concentrent dans une seule direction les facultés inquisitoriales de leur esprit. Cette habitude est naturellement la conséquence d’une ­absence d’intérêts vitaux plus importants, comme dirait un penseur contemporain. » Bref, Lébédev est une pipelette.

Il y en a toujours, partout. Des gens qui vous « diront par exemple qu’un tel sert à tel endroit, qu’il a pour amis tels et tels ; que sa fortune est de tant. Ils vous citeront la province dont ce personnage a été gouverneur, la femme qu’il a épousée, le montant de la dot qu’il lui a apportée, ses liens de parenté », etc. Une bonne partie de la presse, des médias, et maintenant des réseaux ­sociaux, nourrit cet appétit. Lébédev en saurait plus sur Epstein que n’importe quel journaliste. Dans les entreprises, en famille, les pipelettes tiennent aussi la gazette, bourdonnant d’une vie à l’autre, avec ou sans dard. Des insectes pollinisateurs ? Dostoïevski nuance : « Du reste, en les qualifiant d’omniscients, on sous-entend que le domaine de leur science est assez limité. » Ce sont souvent des ratés, des gens moyens. Quels sont les motifs profonds de ces « je-sais-tout » ? « Bien des gens de cette espèce se procurent une véritable jouissance en acqué­rant un savoir qui équivaut à une véritable science et que leur fierté élève au rang d’une satisfaction esthétique. D’ailleurs cette science a ses attraits. J’ai connu des savants, des écrivains, des poètes, des hommes politiques qui y ont puisé une vertu d’apaisement, qui en ont fait le but de leur vie et qui lui ont dû les seuls succès de leur carrière. » Ce qu’on a baptisé l’autofiction en a beaucoup recruté. Les auteurs qui en font partie répandent souvent un savoir inutile, mais qui leur est utile. On les lit comme on écoute Lébédev, par curiosité, par désoeuvrement, avec un dégoût plus ou moins fasciné. On les chasse d’une main vers la droite, ils reviennent par la gauche. Obstinés, frivoles, indiscrets, agiles, prétentieux et, plus que tout, orgueilleux.

Mais Lébédev vaut mieux que cela. Comme un vendeur ambulant, il ne cesse de déballer des produits, des discours inattendus. N’est-il qu’un « type », une caricature ? Ou plus que cela ? Au début de la quatrième et dernière partie, Dostoïevski se demande comment faire pour rendre « tant soit peu intéressants » des personnages « tout à fait « ordinaires » », autrement dit, la plupart d’entre nous. « Il est absolument impossible de les ­exclure du récit, car ces gens ordinaires constituent à chaque instant, et pour la plupart, une trame nécessaire aux divers événements de la vie ; en les éliminant, on nuirait à la vivacité de l’oeuvre. D’autre part, peupler les romans de types, ou simplement de personnages étranges et extraordinaires, serait tomber dans l’invraisemblance, voire l’insipidité. » Le romancier doit donc « s’efforcer de découvrir des nuances intéressantes et suggestives, même chez les gens ordinaires ». Autrement dit, il doit avoir l’oeil aux aguets, l’ouïe fine, l’imagination développée, et, somme toute, être généreux. Généreux, mais lucide : « Lorsque, par exemple, la caractéristique même de ces gens réside dans leur sempiternelle vulgarité, ou, mieux encore, lorsqu’en dépit de tous leurs efforts pour sortir de la banalité et de la routine, ils y retombent irrémédiablement, alors ils acquièrent une certaine valeur typique ; ils deviennent représentatifs de la médiocrité qui ne veut pas rester ce qu’elle est et qui vise à tout prix à l’originalité et à l’indépendance, sans disposer d’aucun moyen pour y parvenir. » Les sociologues ont peut-être été inventés pour consoler de cette médiocrité, pour lui donner une certaine puissance. Dostoïevski donne beaucoup à ceux qui en sont affligés. Il les augmente, sans rien leur pardonner.

À suivre

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