Le débonnaire histrion Lébédev, comme on l’a vu dans les chroniques précédentes, dit un soir au petit groupe de nobles russes constituant le salon enfiévré de L’Idiot que l’humanité, avec son obsession du progrès, est maudite. Dostoïevski doit plus ou moins penser la même chose. Il a fait don au prince Mychkine, l’Idiot, de son épilepsie, et distribué tout un tas d’idées, de sensations, de réactions, d’intuitions, aux autres personnages. Aucun n’est l’auteur, mais aucun ne lui est étranger : il y a, dans le grand art romanesque du XIXe siècle, une ventilation et une ébriété plus ou moins contrôlée. Le génie est dans le contrôle par l’absence de contrôle. C’est un phénomène aussi rare qu’un ivrogne au pied léger.
« Le matin, dit le brave Ptitsyne à Lébédev, vous êtes bien mieux disposé ! » A-t-on idée de vouer l’humanité à sa fin pendant une soirée entre gens du monde ? « Oui, répond Lébédev, mais le soir je suis plus franc ! Le soir je suis plus cordial, plus sincère ! Je suis plus simple, plus précis, plus honnête, plus respectable ! Par là sans doute je prête le flanc à vos critiques, messieurs, mais je m’en moque. » Il lance alors ce « défi » pour voir, parmi ces « athées », qui le relèvera : « Comment sauverez-vous le monde ? Quelle route normale lui avez-vous ouverte vers le salut, vous autres, savants, industriels, défenseurs de l’association, du salariat et de tout le reste ? Par quoi sauverez-vous le monde ? Par le crédit ? Qu’est-ce que le crédit ? » Le crédit, c’est la dette. Ptitsyne, entrepreneur modeste et conscient de ses limites, lui répond : « Le crédit mènera du moins à la solidarité générale, à l’équilibre des intérêts. » Cette honnête réponse capitaliste et progressiste ne peut satisfaire Lébédev qui s’excite – et qui s’amuse : « Mais rien de plus ! Vous n’avez pas d’autre fondement moral que la satisfaction de l’égoïsme individuel et des besoins matériels. La paix universelle, le bonheur collectif résultant du besoin ! »

Le contrôle par l’absence de contrôle
Il est douteux que les nombreux serfs de cette époque, comme aujourd’hui les pauvres et misérables de toutes sortes, puissent avaler ce type d’arguments, même dits par un provocateur et un « je-sais-tout » comme Lébédev : la grandeur d’âme a l’air d’une farce quand l’estomac est vide et le cœur, humilié. Gania, un jeune homme frustré et tourmenté, se charge de le lui rappeler : « Mais la nécessité commune à tous les hommes de vivre, de boire et de manger, unie à la conviction absolue et scientifique que ces besoins ne peuvent être satisfaits que par l’association universelle et la solidarité des intérêts : voilà, ce me semble, une conception assez puissante pour servir de point d’appui et de « source de vie » à l’humanité des siècles à venir. » Il est toujours plaisant – et inquiétant – de voir à quel point les problèmes posés par un romancier en 1868 sont plus que jamais présents, et irrésolus, en 2026. Lébédev ne se démonte évidemment pas : « La nécessité de boire et de manger, c’est-à-dire le seul instinct de conservation… » Quand il n’y aura plus d’eau, des incendies, des virus et des dictateurs un peu partout, cet instinct risque de jouer à plein. « Il est la loi normale de l’humanité », dit Gania. Un autre convive, Evguéni Pavlovitch, l’interrompt alors pour le plaisir de la controverse : « Qui vous a dit cela ? C’est une loi, soit, mais ni plus ni moins normale que la loi de destruction, voire d’autodestruction. Est-ce que la conservation constitue la seule loi de l’humanité. » Le jeune Hippolyte, tuberculeux en phrase terminale, ricane en l’entendant : « Sceptique comme vous l’êtes, en votre qualité d’homme du monde et d’officier de cavalerie (d’ailleurs fort doué), vous ne vous rendez pas compte vous-même de toute la profondeur et de toute la justesse de cette idée ! Oui, monsieur ! La loi d’autodestruction et la loi d’autoconservation ont dans le monde une égale puissance. »
Depuis quelque temps, des déclarations et des documents nous annoncent, sur le mode de la prophétie ou de la mise en garde, avec plus ou moins de rigueur scientifique, qu’avec l’IA les hommes ont entamé un processus suicidaire, tandis que d’autres déclarations et documents nous promettent avec la même rigueur invérifiable, grâce à l’IA, un nouveau genre de paradis sur terre. Autodestruction, autoconservation ? Nous observons la balance, sans savoir qui tient le fléau, ni de quel côté ça va pencher. Il ne reste peut-être, comme le mourant Hippolyte, qu’à nous exclamer : « Hé, hé ! » ; puis à boire un coup avant d’aller dormir.
1 month ago
50

