Dans le Caucase, un rigorisme islamique savamment entretenu par Moscou ronge les sociétés

1 month ago 71

« Deux ou trois ans au Daghestan, et tu l’oublies. » Pour fabriquer un homme, un vrai, Islam Makhachev a sa petite méthode. En mai 2024, le champion de MMA conseille à son collègue américain Daniel Cormier de lui expédier son fils dans cette république russe du Caucase, histoire de lui apprendre la vie. Les réseaux sociaux aidant, la vidéo devient rapidement un mème et les utilisateurs en profitent pour élargir les indications du traitement : un garçon trop mou, trop efféminé ou suspecté d’être homosexuel ? Direction le Caucase, où quelques années de lutte et de discipline sont censées remettre tout ça d’équerre. La plaisanterie fait une excellente publicité à une région dont les champions de lutte incarnent désormais, bien au-delà des amateurs de sports de combat, un idéal masculin aussi musclé que pieux. Des hommes qui ne boivent pas, prient et distribuent des mandales : de quoi séduire ceux qui trouvent que notre monde moderne manque à la fois de testostérone et de Dieu.

À écouter les promoteurs de cette virilité pieuse, on pourrait croire que le Caucase fabrique les mêmes hommes depuis mille ans. C’est pourtant en l’espace d’une génération, depuis l’effondrement de l’URSS, que le Caucase du Nord (Daghestan, Tchétchénie, Ingouchie) est devenu un bastion de l’islam le plus rigoriste. Le Daghestan est passé de 27 mosquées en 1985 à 1337 en 2021, selon la revue Islamology. « Avant, boire de l’alcool ou écouter de la musique aux mariages était tout à fait acceptable. Les pères, les oncles le faisaient, raconte Gulia*, Daghestanaise exilée en Allemagne. Mais progressivement, la société s’est radicalisée, et les comportements perçus comme non-religieux sont devenus très mal vus, voire suscitent des violences. » En Tchétchénie, depuis les années 2010, Humans Rights Watch documente l’obligation du voile dans les administrations et les établissements scolaires, puis son extension aux lieux publics. À l’été 2025, les autorités ont même fait fermer quatre boutiques de vêtements féminins dont les publicités avaient osé montrer des femmes tête nue. « Il y a une radicalisation […] sociale, politique, et entretenue par une partie toujours importante de la population, alimentée par une mise en avant des idées salafistes », analyse pour Charlie l’historienne Anne-Clémentine Larroque, chargée de cours à SciencesPo et témoin experte lors des procès autour de l’assassinat de Samuel Paty.

Mariages forcés et enlèvements

Sur le terrain, le retour de la piété islamique ressemble surtout à une remise à neuf des privilèges masculins. « Beaucoup de femmes sont forcées par leur famille à épouser des types qu’elles ne connaissent quasiment pas », relate Gulia, qui précise que certaines familles « profitent de cette situation pour caser des hommes drogués ou violents, sans prévenir la femme, pour s’en débarrasser ». Le mariage forcé peut aussi se passer de cette longue préparation familiale : en janvier 2023, le média russe en exil Radio Svoboda rapportait l’enlèvement d’une adolescente de 16 ans en Ingouchie par un homme de 37 ans qui, selon la police, entend l’épouser. Pour la virginité, en revanche, ces messieurs deviennent pointilleux. Les familles font vérifier par des médecins locaux la présence de l’hymen avant le mariage – une pratique qui ne semble pas leur faire honte, puisqu’il suffit d’une recherche internet pour trouver des professionnels de santé proposant fièrement ce genre de services dans les capitales régionales de Makhatchkala (Daghestan) ou Grozny (Tchétchénie).

La famille poursuit ensuite l’expertise à domicile : « Le soir du mariage, tout le monde attend de savoir s’il y a eu du sang », raconte Gulia, avant de préciser qu’une femme peut même rester sur place pour surveiller les opérations. Après les noces, le mari administre la piété conjugale, et « beaucoup de femmes commencent à mettre le voile à ce moment-là, et se retrouvent enfermées sans pouvoir sortir sans l’autorisation du mari ». Pour la jeune femme arrivée en Europe au début des années 2020, cette explosion religieuse cache mal le moyen bien pratique qu’ont trouvé les hommes locaux de faire passer leurs exigences pour celles de Dieu, tout en s’accordant les accommodements qu’ils refusent à leurs femmes : « Les hommes comprennent la religion comme ils veulent et sont autorisés à tout faire, tout en contrôlant la moindre action des femmes. »

Celles qui tentent de partir découvrent parfois que l’autorité familiale s’étend jusqu’aux commissariats de Saint-Pétersbourg. C’est là que Seda Souleïmanova, une Tchétchène de 26 ans, avait refait sa vie avec son compagnon lorsque, le 23 août 2023, des policiers sont venus la chercher pour une prétendue affaire de bijoux volés à sa mère. Comme le raconte le journal russe d’opposition Novaya Gazeta dans une enquête publiée le 4 septembre, les agents l’ont remise à leurs collègues tchétchènes, qui l’ont livrée à ses proches, malgré ses cris expliquant qu’« ils vont [la] tuer là-bas ». Le parquet reconnaîtra ensuite l’absence de preuves du vol. Depuis septembre 2023, ses amis n’ont plus aucune nouvelle, et des associations locales de défense des droits humains évoquent un meurtre familial sur fond d’obsession islamique.

Obsession pour les juifs

La menace que redoutait Seda est suffisamment connue pour que l’ONG Pravovaïa initsiativa ait recensé, dans une étude publiée en 2020, 44 femmes tuées entre 2005 et 2018 au nom de l’« honneur ». Une relation avant le mariage, un adultère supposé peuvent suffire à déclencher la vengeance familiale, mais les proches savent aussi trouver des motifs moins sexuels : dans Forbes Woman, en juillet 2025, la chercheuse Saïda Sirajoudinova rapportait le cas d’une jeune femme tuée par son oncle parce qu’elle fumait une cigarette. Svetlana Anokhina, fondatrice du réseau d’aide Marem, expliquait dans le même article avoir rencontré des affaires où les juges avaient allégé la peine du meurtrier en invoquant le comportement « indécent » de la victime.

Le permis de cogner ne s’arrête d’ailleurs pas à la porte du domicile. Le 29 octobre 2023, une foule envahit l’aéroport de Makhatchkala à l’arrivée d’un vol de Tel-Aviv. Dans les publications des réseaux sociaux russes de l’époque que Charlie a épluchées, des comptes anonymes expliquaient, pour motiver la populace, que les Juifs arrivaient par avion pour envahir le Daghestan musulman. Persuadés de repousser une colonisation par vol commercial, les émeutiers déferlent sur le tarmac en hurlant « Allahu Akbar« , comme le montrent les vidéos qu’ils filment eux-mêmes, et trient Juifs et non-Juifs au passeport et au faciès. Le média russe indépendant Mediazona raconte entre autres qu’un chirurgien ouzbek arrivé de Moscou est encerclé et molesté parce qu’il « ressemble à un juif » selon les émeutiers, tandis que d’autres grimpent sur l’aile de l’avion et vont jusqu’à regarder dans une turbine pour vérifier qu’aucun Juif ne s’y cache.

À peine huit mois plus tard, le 23 juin 2024, des hommes armés entreprennent de raser toute trace d’existence juive dans la région en attaquant et brûlant les deux dernières synagogues du Daghestan, et en profitent pour égorger un prêtre de 66 ans et abattre à la kalachnikov une quinzaine de policiers, pour un total de 22 morts selon le média indépendant Novaya Gazeta. Les assaillants abattus sont de purs produits du système : les pièces de l’enquête, citées par Kommersant, identifient notamment Osman Omarov et Abdusamad Amadziev, respectivement fils et neveu de Magomed Omarov, alors chef de district et cadre du parti présidentiel Russie Unie. À leurs côtés, Gadzhimurad Kagirov, combattant de MMA passé par la salle du lutteur mondialement connu Khabib Nurmagomedov.

Deal avec Moscou

La présence de rejetons du pouvoir poutinien dans le commando vient saloper une répartition des tâches pourtant bien commode. Après les guerres de Tchétchénie, Moscou a confié à des dirigeants loyaux le soin de maintenir ces populations dans le giron russe, quitte à les laisser gouverner au nom de Dieu. Selon Anne-Clémentine Larroque, « les régimes locaux appuyés par Poutine ont compris que l’islamisme pouvait leur servir à rallier la population tout en alimentant une propagande anti-occidentale ». Le deal permet aux chefs locaux de défendre une identité musulmane contre la décadence étrangère sans avoir à réclamer le départ de la puissance russe : on peut délivrer ses compatriotes des jupes courtes en leur épargnant les affres de l’indépendance.

Cette Russie officiellement laïque, qui combat les djihadistes, sait donc aussi organiser l’indignation religieuse. Le 19 janvier 2015, Kadyrov rassemble à Grozny une foule contre les caricatures de Charlie, quelques jours à peine après le massacre du 7 janvier : le ministère de l’Intérieur revendique 800 000 personnes, soit plus de la moitié de la population tchétchène. Le Kremlin peut apprécier la performance de son protégé, capable de mobiliser toute une république contre un journal français sans qu’elle songe à manifester contre la domination russe.

Depuis l’invasion de l’Ukraine, les autorités religieuses ont même trouvé comment faire coïncider les besoins de Dieu avec ceux de l’état-major russe. Dès février 2022, le mufti tchétchène Salah Mejiïev explique que les hommes partis combattre en Ukraine accomplissent un « djihad » : avec l’Otan arriverait toute la « saleté » interdite par la religion, qu’il convient donc d’arrêter en allant faire la guerre chez le voisin. Le marché a de quoi satisfaire les petits despotes domestiques : Moscou les laisse faire régner la terreur dans leur pays et leur famille, pourvu qu’ils restent disponibles pour exporter la sienne. On peut bomber le torse devant une épouse, traquer une soeur qui s’enfuit et rentrer docilement dans son rôle d’auxiliaire servile de l’ordre impérial dès que le Kremlin réclame des hommes. Les muftis ont beau appeler ça une guerre sacrée, il s’agit surtout d’aller casser de l’Ukrainien pour conserver le privilège de cogner chez soi.

*Le prénom a été modifié

Read Entire Article