Dans les coulisses du procès des viols de Mazan : « Cet homme a violé une femme et il est sympa »

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Il y a de ça un an, à la machine à café du Tribunal d’Avignon, la journaliste Clara Seren-Rosso croisait le chemin de Cyril D., un des accusés du procès des viols de Mazan. Des jours qu’elle se coltinait la description de sa nuit au domicile des Pelicot et les vidéos de ses va-et-vients crasses, et voilà que devant un parterre d’avocats et de journalistes, celui-là lui tend la main. Que faire alors ? Faut-il la serrer cette main ? Ne vaut-il mieux pas s’en abstenir ? À quel prix ? Faut-il ensuite s’astreindre à un lavage de main particulièrement vigoureux ? Autant de questions qui rythment la plongée de la journaliste dans les coulisses du procès dans son ouvrage L’audience est suspendue. Un autre regard sur le procès des viols de Mazan (Éditions Marie Romaine, 2025). Entretien.

Charlie Hebdo : Votre livre ressemble à une exploration de vos centaines de pages de notes prises pendant le procès, aussi bien dans la salle d’audience qu’aux suspensions à la machine à café ou au moment d’acheter un sandwich à la boulangerie. Le procès s’est aussi joué dans ces interstices-là, d’après vous ?

Clara Seren-Rosso : C’est vrai que lorsque je suis arrivée à Avignon pour m’y installer le temps du procès, j’ai mis deux semaines à me demander ce que j’allais pouvoir raconter de plus que ce que les journalistes produisaient quotidiennement. Puis, finalement, je me suis rendu compte que c’est ce que je vivais à l’extérieur qui se racontait le mieux pour éclairer l’intérieur.

Au fond, la question que j’essaie de poser au lecteur, en racontant les scènes qui se passent en dehors des audiences et pendant les suspensions, c’est comment nous nous comportons, nous qui n’avons rien à voir avec cette affaire. Comment réagit-on quand on est confronté à un accusé de viol, à un juge qui est supposé statuer sur cette affaire ou à un avocat qui défend un violeur, qu’est-ce que ça nous renvoie ?

Et donc, pour vous, ça commence par un sandwich au thon ?

Effectivement, je commence mon livre par un chapitre qui s’appelle : « Un sandwich au thon ». C’est un moment qui arrive très vite au procès, je croise un accusé dans une boulangerie un mercredi après-midi. Et je me rends compte que je suis, un peu malgré moi, très en colère contre lui parce qu’il fait irruption dans la vraie vie. Moi, bêtement, les accusés je les rangeais au tribunal, pas là, à côté de moi à la boulangerie. En plus, le type est particulièrement sympathique avec la vendeuse. C’est bête, mais à ce moment-là, ça me bouleverse de le trouver aussi sympa, aussi différent dans la vraie vie qu’au tribunal. Me vient ensuite un réflexe étrange qui est de vouloir le dénoncer. Pendant une fraction de seconde me passe par la tête l’idée de dire à la boulangère que l’homme avec lequel elle se marrait est un violeur. Et puis je me rends compte que je ne peux pas faire ça. Cet homme-là a violé une femme et il est sympa, comme plein d’autres gens qu’on rencontre dont on ne sait absolument rien.

La cour, elle aussi, a pris ses quartiers à Avignon…

Oui, il y a ce juge par exemple, que j’ai croisé à plusieurs reprises dans le centre-ville. C’est un homme assez âgé qui faisait des marches digestives le midi à Avignon, pour reprendre un peu ses esprits parce que les audiences étaient difficiles. Normalement, les journalistes doivent rester loin des juges, on n’est pas vraiment supposés leur parler. Mais il se trouve qu’on s’est parlés. Des choses très humaines, je dirais, qui ont cours pendant un procès. Une des premières choses qu’il me raconte c’est qu’il tient un « carnet des bons mots ». Une sorte de registre dans lequel il note tout ce qui le fait rire. Ça peut venir d’un accusé ou d’une situation absurde comme il y en a eu plein pendant ces mois-là. C’est assez drôle de se dire qu’au milieu de cette horreur absolue et crasse, la première chose dont me parle ce juge, confronté à des vidéos de viols tous les jours, c’est ce qui le fait marrer.

Vous évoquez aussi ce débat, né dans la bouche d’un avocat de la défense, qui tentait de prouver que son client, comme Gisèle Pelicot, aurait été drogué. L’avocat s’accroche alors à une preuve vidéo, diffusée par le tribunal, pour montrer que la langue de l’accusé est colorée en bleu, mais le débat se poursuit ensuite hors des murs. À ce moment-là, qu’est-ce que vous notez sur votre carnet ?

En vérité, ce qui se jouait à cet instant, c’était la question des biais de confirmation. On en a beaucoup parlé au procès : c’est le fait de croire ce qu’on a envie de croire. Pourquoi les accusés décident de croire le mari quand il leur affirme que Gisèle Pelicot est consentante ? Parce qu’ils ont envie de sexe. Et, c’est certain, quand on entend ça, on se dit qu’on ne pourrait jamais tomber dans ce genre de biais. Or, avec cet épisode de la langue bleue, je me suis rendu compte que je pouvais aussi y être sujette.

Au moment où la vidéo de la langue était en train de tourner, je note : « C’est vrai qu’elle est un peu bleutée, ou alors c’est l’éclairage. » Ensuite, effectivement, je sors de la salle d’audience et je demande confirmation à mes collègues journalistes et dessinateurs de presse : « Comment vous l’avez trouvé cette langue ? » Sauf que personne n’est d’accord. Certains l’ont vue bleue, d’autres rose. En fait, ce qui diffère dans notre perception c’est comment on avait envie de la voir, cette langue. Il fallait choisir, pour soi, si elle était bleue ou pas afin de créditer ou non la thèse de l’avocat. Moi, j’ai choisi rose, parce que je ne voulais pas croire une seule seconde qu’elle puisse être bleue et donner une circonstance atténuante à l’accusé. À ce moment-là, en tant que journaliste, je me rends surtout compte que même les yeux grands ouverts sur une image objective, mon cerveau m’a empêché de voir la vérité. Encore aujourd’hui, je ne sais pas si cette langue était bleue ou rose. Je précise néanmoins que cette question de l’accusé drogué a, par ailleurs, été torpillée par toute une autre série d’arguments.

Au-delà de ces types « sympas » que vous rencontrez parfois dans Avignon, le procès des viols de Mazan reste le procès de la dégueulasserie humaine. C’est quelque chose qui vous a atteint personnellement par moments ?

C’est vrai que, pendant le procès, on a beaucoup parlé de l’horreur des vidéos. Moi, j’avais aussi envie de parler d’autres moments plus intimes que l’on n’a pas eu le temps de raconter. Je donne notamment cet exemple un peu absurde où face à la masse des 51 accusés, j’ai eu besoin, avec plusieurs collègues, d’établir une sorte de « top 3 » des accusés. Nos accusés « préférés », les moins mauvais, somme toute. C’est débile, c’est enfantin, mais c’est comme si nos cerveaux avaient besoin de repères. Dans mon top 3, il y avait un accusé dont je parle beaucoup dans ce livre. On a eu des discussions profondes, notamment sur ses regrets. Et, finalement, il se trouve qu’après plusieurs semaines, à une suspension d’audience, ce gars-là est en train de discuter avec un autre accusé et ils se mettent à rigoler en me regardant. En parlant très fort, il me pointe du doigt et dit : « On devrait classer les journalistes de la plus jolie à la plus moche. Et elle – moi –, on va la mettre là. » J’ai senti qu’il y avait une volonté de m’humilier, ce qui, par ailleurs, a fonctionné.

Au milieu du champ de bataille, certains avocats, dites-vous, ont aussi donné dans l’indignité. Ils n’ont pas été à la hauteur du rendez-vous ?

C’est vrai, dans un procès aussi médiatique et médiatisé, c’était le risque : avoir des avocats qui viennent ici pour se faire un nom. Et effectivement, il y a eu beaucoup de cas comme ça, avec des avocats qui sont arrivés mal préparés. Je raconte notamment que nombre d’entre eux ne se souviennent plus du nom de leur client au moment de leurs prises de paroles. Il y a des avocats qui n’évoquent le cas de leur client qu’après 30 minutes de prise de parole, d’autopromotion, de mise en scène personnelle. C’est quand même assez fou de voir que certains de ces violeurs de Mazan ne pouvaient même pas compter sur leurs propres avocats, alors qu’il y avait de quoi faire. Il y avait des pistes pour les défendre, évidemment pas pour les acquitter, mais pour les défendre.

Heureusement, j’évoque certains avocats plus discrets qui y sont parvenus. Maître Attard, par exemple, défendait un accusé qui s’est fait violer toute son enfance dans des foyers, année après année. Il a ensuite été placé dans une famille d’accueil où le père l’a violé encore pendant des années. Cet homme-là est ensuite tombé dans plusieurs addictions, s’est retrouvé en prison très jeune… C’est un parcours, comme l’appellent les psys, « marécageux ». Bien sûr, quand on entend tout ça, on n’excuse rien mais l’on comprend mieux. Cette avocate, en tout cas, a tenu son pari : elle a défendu son client, qui a pris une peine moindre que ce qui avait été requis par le parquet, en parlant de lui, et pas d’elle-même.

Finalement, au-delà des cinquante accusés, ce procès, était-il vraiment celui du monstre Dominique Pelicot et de l’icône Gisèle Pelicot, comme on l’a beaucoup raconté ?

Je ne crois pas. Dans la presse, on a beaucoup répété – à juste titre – que les cinquante n’étaient pas des monstres. Or, il y a une personne pour laquelle on n’a pas complètement abandonné la figure du monstre, c’est Dominique Pelicot. Si les cinquante ne sont pas des monstres, il faut bien qu’il y en ait un, de monstre, dans cette histoire monstrueuse. C’est comme ça que la défense a justifié l’emploi de qualificatifs très imagés pour le mari : le Loup, l’Ogre, le Mal, le Diable, etc. Même pour moi, ça a été un confort que de le « monstrifier » pendant ce procès. Mais il faut le redire : Dominique Pelicot a été reconnu par tous les experts psychiatriques comme sain d’esprit. Il a des passions, des envies, des hobbies tout à fait ordinaires. Il aime la purée de patates, il aime le foot. On dit qu’il est bosseur, sympa et très généreux. Au fond, c’est un homme qui nous ressemble et c’est ça qui crée un court-circuit dans notre cerveau. De nous dire que des faits aussi monstrueux puissent être les actions d’un type qui nous ressemble.

Et concernant Gisèle Pelicot ?

Dans mon livre, j’ai un chapitre qui s’appelle « Gisèle n’existe pas ». Parce qu’en réalité, selon moi, l’icône dont on a parlé pendant des mois, « Gisèle et ses lunettes, Gisèle et son carré rouge », cette Gisèle-là, précisément, n’existe pas. On a été plusieurs à le réaliser quand elle-même l’a dit à la barre : « La façade est solide, mais à l’intérieur je suis un champ de ruines. » Derrière l’image forte et inébranlable, il y a une femme détruite. Et en fabriquant un personnage surhumain – nous, les médias, avec les avocats aussi – on lui a peut-être retiré le droit d’être simplement Gisèle Pelicot au procès.

Par exemple, on a écrit partout qu’elle n’avait « ni colère ni haine ». À force de l’entendre, elle a fini par reprendre ces mots, jusqu’à s’excuser de ses excès de colère, comme si elle n’en avait pas droit. Son explosion de colère à la barre, un jour, a été pour moi un vrai soulagement : Gisèle Pelicot reprenait enfin le pas sur Gisèle l’icône… Enfin, on sortait de ce culte de la dignité : l’icône chic jusque dans les magazines de mode, la victime impeccable. Si on en restait là, qu’est-ce qu’on dirait des victimes qui tremblent, qui pleurent, qui n’ont pas cette façade ?

Sans parler, au passage, de la récupération commerciale qui a suivi le procès : les magazines, les marchands de goodies, et les plateformes de streaming qui se disputent l’histoire et l’image d’une victime de viol.

Et votre livre alors ? Vous n’avez pas l’impression de surfer, à votre tour, sur l’icône Gisèle ?

C’est une vraie question qui s’est posée. Avec mon éditrice, notamment, s’est posée la question d’afficher un portrait de Gisèle Pelicot en couverture. Ce que l’on s’est finalement refusé à faire, notamment pour cette raison-là. On s’est dit que son image, qui lui a été volée par son mari pendant dix ans, ne devait plus lui être dérobée à nouveau sans son consentement.

Propos recueillis par Julie Lescarmontier

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