Dans les prisons françaises, les actionnaires sont mieux servis que les détenus

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Dimanche 8 mars dernier, un surveillant pénitentiaire a dû esquiver le coup de fourchette d’un détenu de la maison d’arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone. Et comme souvent, la surpopulation carcérale chronique est en cause. L’été passé, déjà, une sombre histoire de doigt de maton cassé avait précipité la grogne des syndicats dans ce pénitencier. Rien de nouveau. Mais alors que rien ne tourne rond dans l’institution carcérale, l’État accueille toujours à bras ouverts les appétits privés. À Villeneuve, l’entreprise Sodexo gère l’accueil des familles, et la multinationale Elior s’occupe des cantines. Deux entreprises qui chaque année, versent de généreux dividendes à leurs actionnaires. Pas sûr que les prisonniers entassés goûtent beaucoup que des actionnaires libres comme l’air s’enrichissent chaque jour sur leurs parloirs et leurs plateaux-repas.

En France, plus de la moitié des 84 447 détenus sont aujourd’hui incarcérés dans des établissements où public et privé font bon ménage. Derrière les murs, l’administration pénitentiaire continue bien sûr d’assumer les missions régaliennes : surveillance, greffes, décisions disciplinaires ou gestion judiciaire restent l’apanage des fonctionnaires. Mais pour tout le reste – restauration, cantines, entretien, travail et parfois même formation des détenus – l’État s’appuie largement sur des entreprises privées, mandatées pour assurer une part croissante du fonctionnement quotidien des prisons, alors même qu’un corps de fonctionnaires existe déjà pour remplir ces missions. Au fil des années, cette organisation hybride s’est imposée comme une évidence administrative. Et le plus frappant, c’est que ce système est aujourd’hui si installé qu’un retour en arrière semble presque impensable.

Dividendes grassouillets

Pour le compte des ministères de la Justice et de l’Intérieur, l’entreprise Gepsa gère l’intendance dans 74 établissements pénitentiaires et centres de rétention administrative en France. Cette délégation de service public a permis depuis 2021, selon les propres comptes de la boîte, de verser 16 millions d’euros en dividendes à ses actionnaires. Beau pactole pour des rentiers qui n’ont sûrement pas à vivre dans dix mètres carrés avec un codétenu. Bien implantée dans le secteur, la branche prison de Sodexo génère, pour sa part, près de 700 millions de chiffre d’affaires par an, au sein de 122 prisons réparties dans le monde entier. De la restauration jusqu’à la formation de détenus, la société française administre de nombreux pans du fonctionnement carcéral. Pire, selon l’observatoire des multinationales, elle signe parfois des contrats pour la surveillance des détenus en Grande-Bretagne. La taule, ça rapporte.

À l’énumération de ces gros sous, un doute s’installe. L’absolue nécessité du profit engendre-t-elle de la maltraitance ? En avril dernier, le bureau de Force ouvrière au sein de la prison d’Argentan dénonce le mépris et les défaillances de Sodexo. Le syndicat pointe, entre autres, des ateliers de formation « laissés à l’abandon », « des retards » dans la distribution du linge, et au final, « une collaboration devenue extrêmement dégradée, une administration sommée de s’adapter en permanence ». La Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté constate la même chose : « Ces entreprises font des économies sur la nourriture, beaucoup de détenus ont faim à cause de petits calculs minables et d’économies de bout de chandelle », lâche Dominique Simonnot. Déléguer au privé, c’est prendre le risque de ne plus être maître chez soi. Même en prison.

Gestion déléguée, le système Chalandon

Comment en est-on arrivé à déléguer autant les prérogatives de l’État au privé dans nos prisons françaises ? Pour le comprendre il faut remonter à une loi de 1987 votée par la droite française et un de ses députés, Albin Chalandon. « Initialement, le député est très séduit par l’exemple américain », décrypte Nathan Rivet, auteur d’une thèse baptisée « Former l’État par sa privatisation : le recours au secteur privé dans les prisons françaises ».« Par cette loi, il souhaite incarcérer davantage de personnes, et rompre avec l’héritage de Robert Badinter et ce qu’il considère être un laxisme de la justice ». À l’époque déjà, des entreprises de BTP se positionnent. Le privé se lèche les babines. Mais finalement, les syndicats pénitentiaires font front. De 40 000 places de prisons en plus voulues par Chalandon, le projet est réduit à 13 000 cellules. Et la privatisation totale se transforme en une gestion déléguée. Un moindre mal.

Quarante années plus tard, il s’avère même que l’État contrôle plutôt bien les capitalistes qui se taillent des parts de marché au sein du milieu carcéral. « Progressivement, l’administration s’est surbureaucratisée pour contrôler les incertitudes créées par la privatisation partielle de ces établissements. Il y a même une personne à la charge du suivi du marché qui contrôle les prestations et inflige des pénalités si les repas ont été servis en retard, froid, ou que des cellules sont mal entretenues », explique à Charlie Nathan Rivet. La gestion déléguée n’est d’ailleurs plus remise en question par les syndicats eux-mêmes. Pour Nathan Rivet, « c’est quasiment un impensé » des fonctionnaires qui ne connaissent in fine que ce mode fonctionnement. En clair, cela n’émeut plus personne que qu’on puisse marchander tout et n’importe quoi, jusqu’à l’enfermement de nos repris de justice. « La gestion déléguée est si présente dans les établissements pénitentiaires que personne n’en demande la fin », conclut le sociologue.

Depuis le texte d’Alain Chalandon, les entreprises privées ont pris trop de place en prison. Il serait trop complexe, et coûteux de les bouter hors des murs de maisons d’arrêt et autres centres de détention. « Pourtant, c’est bien au pouvoir politique de vider ses prisons », s’emporte Dominique Simonnot. Pour la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, « on n’en est cependant pas à imaginer une prison 100 % publique, alors même que des milliers détenus dorment sur des matelas à même le sol. » L’urgence déplace les priorités. Les prisons, en crise perpétuelle, assurent finalement au privé une manne stable, aux actionnaires une rente fixe et aux détenus une incarcération indigne.

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