Data Centers. Ce projet qui échauffe les Marseillais

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«C’est là que tout a cramé », lâche Christel Fayette en pointant du doigt la colline. Puis son index se pose sur un mas provençal oublié, accroché au flanc de la butte aride. « Ceux qui habitent ici ont dû reconstruire leur maison réduite en cendres », poursuit la présidente du comité d’intérêt de quartier Sybilles-Amphoux. Aux Pennes-Mirabeau, dans ce qui ressemble au fond d’une cuvette coincée entre les quartiers nord de Marseille et l’aéroport de Marignane, près de 2 600 ha sont partis en fumée en 2016. Les flammes avaient alors frôlé les lotissements au crépi jaune, quelques entrepôts logistiques et les 60 000 m2 de sols craquelés laissés en friche où nous avons retrouvé Christel. Le doigt pointe maintenant le contrebas, vers l’emplacement du « futur monstre », comme elle le qualifie dans un rictus. Trente-six groupes électrogènes, plusieurs centaines de serveurs et l’équivalent d’une piscine olympique de combustible : un data center.

La colère des riverains

À une centaine de mètres de là à vol d’oiseau, ce lundi 24 août, la maison de Christine Muscat accueille la « réunion de travail » hebdomadaire. Dans son salon, autour de la table à manger, s’est nouée en quelques mois une étrange camaraderie : celle de riverains en colère, devenus malgré eux enquêteurs amateurs. Ils sont six à mener un combat depuis décembre dernier dont ils continuent de croire qu’ils peuvent sortir victorieux. « Ce projet, on n’en veut pas », commence Henri Ballarin. « Pas ici, pas comme ça », coupe Pierre Gelsi. Christel Fayette, Philippe Chabeaudy et Martine Mezzo opinent du chef. Depuis avril dernier, soutenus par France Nature Environnement, Mouvement national de lutte pour l’environnement et un avocat, ils ont déposé pas moins de trois recours devant le tribunal administratif. Car pensé comme le futur hub français du secteur, Marseille est devenu un Far West numérique où chaque parcelle disponible semble pouvoir devenir un site informatique.

Le problème de ces hangars remplis de serveurs qui tournent jour et nuit, c’est qu’ils chauffent. Et, pour refroidir les ­machines, on peut gaspiller de l’eau ou évacuer vers l’extérieur ce que les industriels appellent la « chaleur fatale ». « Dès les premières consultations publiques, l’année passée, on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas dans le dossier d’étude d’impact sur les 70 MW de cette chaleur fatale qui sera dégagée par l’installation », raconte Philippe Chabeaudy. L’ingénieur de formation interpelle alors le maire de l’époque, Michel Amiel, qui botte en touche. Dans cette zone déjà marquée par les incendies, où l’été fait grimper le mercure, l’installation pourrait contribuer à réchauffer la pinède et provoquer des départs de feu.

1780 10 Felix MarseilleDataCenter

En 2016, un simple mégot a allumé des flammes qui ont avalé la colline. Depuis, le souvenir de l’incendie hante les ­esprits. « Dès qu’on sent une odeur de brûlé, l’angoisse ­remonte », lâche en bout de table Christine Muscat. Mais malgré les inquiétudes des riverains, le 27 avril dernier, le préfet signe l’autorisation de cette installation classée pour la protection de l’environnement (ICPE).

Un terrain qui vaut de l’or

Derrière les serveurs et les groupes électrogènes se cache aussi une histoire de gros sous. « Ces terres agricoles ont été rachetées au tout départ pour une bouchée de pain à des paysans par la société publique locale d’aménagement (Spla) du pays d’Aix, environ 1 million d’euros, explique Pierre Gelsi. Le deal, c’était d’aménager une zone à vocation d’installation d’entrepôts logistiques. » Une partie du projet voit le jour. Mais un lot de 6 ha, le plus important, resté intact, attend son heure.

En 2021, la Spla se décide enfin à le vendre pour la ­modique somme de 6 millions d’euros à Provac, un entrepreneur du coin qui promet d’y installer un garage. Cinq ans plus tard, le journal local d’investigation en ligne Marsactu révèle une combine financière. Par l’intermédiaire d’une société créée pour l’occasion, Provac aurait revendu, pour la somme de 48 millions d’euros, le terrain sur lequel il devait construire son garage à une société japonaise spécialisée dans les centres de données, Telehouse. De 6 à 48 millions d’euros, la valeur du terrain a donc été multipliée par huit, ce qui représente des millions perdus par les pouvoirs publics. « C’est moi, toute seule, qui suis allée avec mon chéquier aux hypothèques d’Aix demander l’acte de vente. On était les premiers à découvrir l’opération », clame fièrement Martine Mezzo.

L’affaire finit par interpeller certains élus d’opposition. D’autant que l’ancien chef de cabinet du maire, de 2020 à 2025, a décidé d’aller pantoufler chez le japonais Telehouse. C’est donc le nouveau maire qui, à l’époque de sa campagne, décide d’interpeller les pouvoirs publics locaux. « Nous avons saisi monsieur le préfet des Bouches-du-Rhône ainsi que le procureur de la République à ce sujet le 20 janvier 2026 », écrit le maire des Pennes-Mirabeau, Romain Amaro, dans un courrier adressé, le 14 août 2026, à Christine Muscat, présidente du comité d’intérêt de quartier des Pallières.

Un combat difficile à gagner

À force de fouiller dans les actes de vente, les études d’impact et les autorisations administratives, le petit club d’enquêteurs a fini par attirer l’atten­tion. « On a reçu des pressions », lâche Christel Fayette, aussitôt appuyée par sa voisine, Martine Mezzo. Il y a de cela quelques semaines, les deux requérantes opposées au projet Telehouse sont appelées par une capitaine de police d’Aix-en-Provence : « Elle voulait savoir qui on était, qui nous soutenait, quelles étaient nos aides financières et quelles seraient nos actions. » Derrière leurs verres de grenadine, difficile d’imaginer ces représentants de comité de quartier se transformer en écoterroristes. Michel Amiel, l’ancien maire soutenant le projet et également soutien de la première heure d’Emmanuel Macron, n’a pas donné suite à nos demandes d’interview. Contactée, la préfecture a précisé que le dossier était bien « judiciarisé ».

L’optimisme qui règne dans le salon de Christine Muscat mérite toutefois d’être tempéré. Pour Sébastien Vicquenault, l’avocat des requérants, les recours judiciaires auront du mal à aboutir. « C’est un combat difficile à gagner. Il y a quasiment une directive de l’Élysée pour construire des data centers, et Marseille est considéré comme un nouveau hub pour ces derniers », décrypte le juriste spécialisé en urbanisme. Et, malheureusement pour les habitants, dans la cité phocéenne, les seuls endroits où il y a de la place, ce sont les quartiers nord.

La voiture de Martine Mezzo a réussi à grimper jusqu’au-dessus de la cité. L’horizon s’ouvre sur le port de Marseille. « La plus belle vue de la ville », se vante l’ancienne infirmière qui a habité les quartiers nord toute sa vie. D’ici, on peut voir son lycée ou l’ancienne usine qui employait une grande partie des riverains. « C’était le Marseille d’avant les délocalisations », se souvient-elle. En lieu et place des cheminées crachant les vapeurs industrielles du port apparaissent ces cubes noirs qui ronronnent jour et nuit, protégés par des portails surmontés de barbelés. Plus d’ouvriers. Quelques vigiles, des machines et, derrière, une industrie qui n’a presque plus besoin des hommes. Pendant ce temps, dans leurs quartiers délabrés, leurs campagnes désertes, il reste bien quelques habitants qui tentent de résister. À Marseille, l’industrie est toujours là. Elle a simplement appris à fonctionner sans ouvriers, sans fumée et, surtout, sans demander leur avis à ceux qui vivent à côté.

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