Il y a de ça un an, quelque part sur Mars, à l’extrémité nord de la région de Neretva Vallis, l’astromobile Persévérance lancé en 2020 par la NASA immortalisait sa nouvelle trouvaille rocheuse par un selfie. La photo ne ressemble à rien. L’angle « fisheye » est beaucoup trop large. Le robot américain est couvert de poussière rouge. Et ses roues striées ont laissé des empreintes griffées sur le sable. Sauf qu’il y a ce caillou : « Cheyava Falls » comme on le surnomme dans le milieu spatial. Un mètre de long sur soixante centimètres de large, tout de même. Depuis juillet 2024, son emplacement dans un lit de rivière vieux de trois milliards d’années et ses taches bleues et vertes, peu habituelles sur la planète rouge, fascinent les chercheurs de petits hommes verts.
À lire aussi

Exploitation spatiale. Le fantasme des planètes de rechange

Et voilà qu’après analyses, la NASA vient d’annoncer que des preuves de vie extraterrestre pourraient bien s’y trouver. « On peut dire que l’on vient de trouver quasiment exactement ce qu’on espérait trouver sur Mars, explique à Charlie John Carter, astrophysicien au laboratoire d’astrophysique de Marseille (LAM) et à l’Institut d’Astrophysique Spatiale (IAS). Lorsqu’on envoie des robots sur Mars, on espère trouver de la matière carbonée et organique dans certaines roches. Or là, non seulement on en a piégé, mais pour la première fois tous les ingrédients semblent réunis pour potentiellement découvrir des traces de vie anciennes : un lit de rivière et des structures minérales comparables à des réactions chimiques terrestres qui font intervenir la vie. » Un selfie et un caillou, donc, et voilà qu’à la question de savoir si nous serions seuls dans l’univers, une réponse en forme de oui se profile, de la NASA aux titres de journaux les plus aguicheurs.
« Ce qui compte c’est de savoir si la découverte a un haut potentiel »
En réalité, même si la découverte de Persévérance est aujourd’hui inédite, tout se joue en « probablement » et « potentiellement ». Car si la composition du caillou taché de bleu et de vert n’est pas incompatible avec l’existence de traces de vie, « rien n’indique qu’il n’y a pas d’autre explication : matière carbonée n’est pas synonyme de vivant, les comètes et les météorites en sont une preuve », d’après John Carter. Puis, le jeu de la recherche est aussi le jeu des faux espoirs perpétuels. Dans The Conversation, le chercheur écossais Sean McMahon le dit comme ça : « En astrobiologie, l’absence d’explication non biologique ne marque pas la fin de la recherche de vie, mais plutôt… son commencement. L’histoire nous enseigne que lorsque nous ne trouvons pas d’explication non biologique à un phénomène, ce n’est généralement pas parce qu’il n’y en a pas… C’est simplement parce que nous n’y avons pas encore pensé. »
Dans le petit monde qu’est l’exobiologie, soit la science de la vie extraterrestre et des origines, tout l’enjeu est de trouver des « biosignatures ». Comprenez : une structure ou une substance dont l’origine peut être biologique. Sauf qu’aujourd’hui tout le monde ne s’accorde pas sur ce qui constitue ou non une « biosignature ». « Bien sûr, si vous trouvez un fossile de crevette, il y a consensus. Mais si vous trouvez de la matière carbonée celle-là peut avoir appartenu à un être vivant ou non. Ce qui compte à la fin, c’est de savoir si la découverte a un haut potentiel », détaille John Carter, considérant que la NASA va peut-être un peu vite en besogne dans ses conclusions de vie martienne.
« Il y a près de trente ans, se souvient-il, les Américains avaient pensé découvrir un fossile microscopique de microbe sur une météorite venue de Mars qui s’est avéré pouvoir s’expliquer de mille autres façons que par le vivant. » Conférences de presse sur conférences de presse, à l’époque. Et même Bill Clinton s’était fendu d’une annonce officielle à la télévision américaine. En 2010, encore, « il y a eu la découverte complètement rocambolesque d’une nouvelle forme de vie à partir d’arsenic au lieu du carbone », dit John Carter. Quinze ans plus tard, en mars dernier, l’étude a été dépubliée, faute de sérieux.
Trump pour la NASA à l’exagération
Alors bien sûr, on l’a dit, la recherche est une histoire d’erreurs et de corrections incessantes, qui ne doivent pas servir à remettre son bien fondé en question, seulement, depuis l’ère Trump 2025, dans les quartiers de la NASA, les petites exagérations de découvertes ont pris une nouvelle dimension. Le cerveau pressurisé par un certain Elon Musk, chef de SpaceX, le président orangé a décidé de ne pas renouveler les financements de la mission Persévérance et le retour sur Terre – pourtant prévu dès 2020 – des échantillons prometteurs. Pour l’Amérique de Trump, poser un gros pied américain sur le sol martien vaut plus que cinq ans de découvertes d’un robot. « La manière dont la NASA a tendance à survendre ses découvertes depuis les derniers mois, je me demande sérieusement si ça n’est pas un moyen de faire pression sur Trump et le budget de la recherche », interprète, pour Charlie, Vassilia Vinogradoff, chercheuse membre de la Société française d’exobiologie.
À lire aussi
Billet. Blue Origin : des femmes dans l'espace et des cerveaux en apesanteur

John Carter, d’abord, est las : « Bizarrement, chaque automne, au moment où il faut demander de l’argent aux différentes instances pour financer les recherches, c’est à ce moment-là que les grands résultats sortent et que l’on a le droit à de grandes annonces », dit-il. Mais tant pis « tant que les résultats tombent ». Cette roche sur Mars reste « un des plus beaux espoirs » de vie extraterrestre jusqu’alors. Et si ces échantillons doivent absolument nous parvenir pour pousser les analyses plus loin, c’est que les exobiologistes vivent avec une urgence. Pas celle de trouver un ailleurs égoïste où poser ses valises : « au contraire, si on trouve de la vie sur Mars, il y a ce qu’on appelle « la protection planétaire » qui consisterait à ne surtout pas venir contaminer la vie là-bas, et ne pas nous contaminer par la même occasion », assure John Carter. L’urgence est « plus philosophique », dit-il. D’abord parce que la perspective de la potentielle infinité de l’univers rend peu probable l’hypothèse de notre solitude. Puis, « c’est bête, commente l’astrophysicien, mais si un jour la vie finissait par être détruite sur Terre parce que les humains ne sont pas capables de la préserver, on pourra se rassurer en se disant qu’il y a de la vie ailleurs et que nous ne sommes pas les auteurs d’un gâchis si grand ».
8 months ago
52

