Derrière Duplomb, la mitraille

7 months ago 36

Combien à l’arrivée ? Au moment où ces lignes sont écrites, 1 263 840 signatures soutiennent la pétition contre la loi Duplomb. Lancée par une jeune femme de 23 ans qui refuse – c’est rare – de se mettre en avant, elle a connu en quelques jours un succès foudroyant. Rappelons que le texte, présenté par un sénateur au service de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), dont il a été un pilier, est un cadeau majeur à l’agriculture industrielle. Elle prévoit le retour d’un pesticide si toxique qu’il a été interdit par une autre loi, et des mesures en faveur des élevages concentrationnaires et des mégabassines.

Cette évidente saloperie a une histoire, dont il faut rappeler quelques traits. Au sortir de la guerre, toute une génération de techniciens et d’agronomes se lance avec enthousiasme à la poursuite du rêve américain. Là-bas, la productivité explose « grâce » au couple pesticides de synthèse – très récents – et traction motorisée. En 1946, naissent à la fois la FNSEA, ce « syndicat » qui va accepter la mort programmée de ses adhérents, et l’Institut national de la recherche agronomique (Inra).

Cornaqués par un lobbyiste de l’agrochimie très ingénieux, Fernand Willaume, les deux serviront d’ossature à un groupe très restreint de moins de 100 personnes, qui mèneront la grande aventure. Willaume crée un journal, Phytoma, dont il bourre le comité de rédaction de hauts fonctionnaires du ministère de l’Agriculture, notamment ceux du service de protection des végétaux, chargé en théorie de tous les contrôles. Tous les postes sont pourvus, les ­pesticides déferlent.

Empoisonneur public

À ce stade, c’est la fête. On épand du DDT sur les plantes, les bêtes, les hommes. Pendant vingt ans, rien. Mais en 1962, l’Américaine Rachel Carson publie Printemps silencieux, où elle montre l’extrême toxicité de cet insecticide. Aux États-Unis, d’où le coup est parti, le lobby, Monsanto en tête, la traite d’agent du KGB et de lesbienne. En France, le réseau Willaume la traîne dans la boue. Malgré la préface française signée par l’un des rares résistants au système, Roger Heim. Ce grand personnage a dirigé le Muséum national d’histoire naturelle, mais aussi présidé – cela semble fou aujourd’hui – l’Académie des sciences. Et il écrit sans trembler : « On arrête les « gangsters », on tire sur les auteurs de « hold-up », on guillotine les assassins, on fusille les despotes – ou prétendus tels -, mais qui mettra en prison les empoisonneurs publics instillant chaque jour les produits que la chimie de synthèse livre à leurs profits et à leurs imprudences ? »

Cela ne servira de rien. Le lobby français s’enfonce dans le déni et le mensonge, s’acoquine avec Marcel Valtat pour organiser des congrès « scientifiques » bidon, dont celui de 1970 à Paris est un sommet. Qui est Valtat ? Un manipulateur hors pair qui a permis à l’industrie de l’amiante de gagner quinze ans avant son interdiction en France.

La suite n’est que litanie. Les mêmes laisseront les pesticides Gaucho et Régent, dans les années 1990, dévaster les ruchers, sans que ne bougent deux personnages clés de l’appareil d’État, Thierry Klinger, patron de la Direction générale de l’alimentation (DGAL), et Catherine Geslain-Lanéelle, qui l’a précédé à ce poste. Cette dernière frôlera la garde à vue pour avoir refusé de donner des documents sur le sujet au juge Ripoll.

De 1981 à 1993

On n’en finirait pas. L’amicale des empoisonneurs permettra l’épandage massif de chlordécone sur les bananeraies des Antilles, provoquant un désastre sanitaire dont les effets dureront des centaines d’années. La toxicité du chlordécone était connue depuis 1975, mais la petite bande criminelle permettra son usage de 1981 à 1993 à coups de dérogations.

C’est ainsi que tous les milieux naturels – l’air, la pluie, les rivières, les nappes phréatiques – seront peu à peu saturés par des centaines de pesticides distincts, sans que nul ne s’y oppose. Nul ? Depuis des décennies, l’association Générations futures, autour de Nadine Lauverjat et de François Veillerette, documente la progression du mal. Aucun laboratoire n’est évidemment capable de connaître les effets de synergie – le fameux « cocktail » – des pesticides quand ils se rencontrent. Et l’on découvre à peine, avec soixante ans de retard, que les pesticides se dégradent avec le temps en de nouvelles molécules, les métabolites, dont beaucoup sont plus toxiques que le produit dont ils sont issus.

Mouvement des Coquelicots

Au secours ? À l’aide, même. À l’été 2018 est né le mouvement des Coquelicots, dont l’appel dit : « Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans ; la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards ; les grenouilles et les sauterelles semblent comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde ! ».

La suite, c’est la loi Duplomb. La mobilisation en cours montre que, malgré la propagande, jusqu’au sommet de l’État, une part grandissante de la société refuse un modèle qui tue la vie. Comme on disait dans les anciens temps, « ce n’est qu’un début ». Pour abattre le système mis en place après 1945, il faudra une levée en masse. Duplomb ne peut pas avoir le dernier mot. La FNSEA et le ministère de l’Agriculture ne peuvent pas avoir le dernier mot.

Huit cents groupes locaux, partout en France, et 2 300 000 signataires réclameront en vain l’interdiction de tous les pesticides de synthèse. Et c’est Charlie, ce journal que vous lisez en ce moment, qui en publiera le texte, et soutiendra pendant deux ans ce grand mouvement populaire.

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