Développement personnel. « Nous sommes en train de reconstruire une religion à travers cette pratique »

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Charlie Hebdo : Comment définir ce qu’est le développement personnel ?

Damien Karbovnik : D’après la définition scientifique que je propose dans mon livre, le développement personnel englobe un ensemble de discours et de pratiques selon lesquels nous aurions tous un potentiel caché qu’il est nécessaire de réaliser pour être pleinement heureux. Sociologiquement parlant, en revanche, on pourrait caractériser le développement personnel comme étant le miroir de nos fragilités et des dysfonctionnements de notre société. C’est une recherche du bonheur qui passe par la quête du bien-être.

D’où vient cette pratique ? Comment s’est-elle infiltrée dans toutes les strates de notre société ?

Le développement personnel naît dans les années 1960, en Californie, au sein des milieux universitaires et de la psychologie humaniste. C’est une pratique qui, initialement, est une forme d’élitisme social puisque, contrairement à ce qui se passe en France, aux États-Unis, les universités sont d’abord réservées aux personnes disposant d’un capital économique et culturel. Ce qui anime les pionniers de ce mouvement, c’est d’arriver à dépasser les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale. Les chercheurs se demandent à la fois comment faire pour ne plus jamais revivre l’horreur de la guerre, mais aussi comment aider les soldats et les survivants de la Shoah atteints de stress post-traumatique. Leur idée, c’est donc de fabriquer une humanité heureuse qui ne reproduira plus de massacres. Puis, progressivement et par capillarité, le développement personnel a connu un phénomène de popularisation : d’abord élitiste, la pratique s’est répandue pour, à l’heure actuelle, être partout. Ce n’était pourtant pas gagné en France ! Quand ces pratiques arrivent dans l’Hexagone, on assiste à une levée de boucliers de la part de certains psys – psychologues, psychanalystes et psychiatres –, qui y voient le soft power américain. Il faudra attendre la fin des années 1970 et le début des années 1980 pour que les milieux de la contre-culture, et notamment new age, s’en emparent jusqu’à ce que, au fur et à mesure, la pratique finisse par se propager, notamment dans les milieux du management et des ressources humaines en entreprise.

Jusqu’à aboutir à des dérives ?

Dès le départ, la pratique plane entre introspection et mystique : on parle de yoga, de méditation, d’ouvrir son troisième oeil, de psychotropes… Les fondateurs, parmi lesquels on compte les psychologues Carl Rogers et Abraham Maslow, ne sont pourtant pas ­n’importe qui. Mais on est plus dans une approche philosophique que scientifique avec, dès la naissance de la pratique, une dimension spirituelle très marquée. Le milieu du management et celui de la psychologie positive ont essayé par la suite de rationaliser et de scientifiser le développement personnel. Malgré ces tentatives, cela reste un boulevard pour les dérives, et ce pour une raison très simple : on a des gens qui ne vont pas bien avec, en face, des gens qui leur promettent d’aller mieux. Pis, pour que la pratique « marche », il faut que le médiateur, un thérapeute ou un coach par exemple, partage la même vision du monde que son patient. C’est la porte ouverte au phénomène d’emprise.

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Y a-t-il des garde-fous ?

J’en connais deux. Le premier, c’est l’éthique des médiateurs. Il existe, en France, pléthore de formations où on leur apprend quelles sont les limites à ne pas franchir. Le second, c’est tout simplement ce que je nomme l’« autorégulation ». Il faut ­comprendre que le développement personnel est une pratique qui, la plupart du temps, ne marche pas sur le plan scientifique rationnel et qui repose essentiellement sur la symbolique. Ce qui signifie que les chances de succès sont très relatives, de même qu’il est très rare pour un médiateur de pouvoir garantir du bonheur sur le long terme. Or ce que cherchent les personnes qui s’y adonnent, ce sont des solutions rapides – puisque c’est ce qu’on leur vend –, et, s’ils ne les trouvent pas, ils se barrent sans états d’âme. Les médiateurs ont beaucoup de mal à garder leur clientèle.

Dans votre enquête, vous relatez que, depuis quelques années, des universités ont intégré des offres de formation en développement personnel, lui conférant ainsi une caution scientifique. Doit-on déplorer cette institutionnalisation ?

C’est problématique. Quand je vois que des formations se déroulent dans un ancien monastère ou que l’on propose à des étudiants des retraites dans des temples bouddhistes, cela m’interpelle. On nous parle de laïcité, mais, à l’inverse, on ferme complètement les yeux sur le développement personnel. Or ce n’est pas parce qu’on refuse de voir ce phénomène en se disant que ce n’est pas une religion que ça n’en est pas une ! On est en train de reconstruire une religion à travers cette pratique. Il faudrait surtout se demander pourquoi les gens se tournent vers ça. Il y a un problème de fond que l’on ne veut pas traiter. Il est nécessaire de se pencher sur le cas de ces personnes qui alimentent ce besoin du développement personnel pour ensuite encourager cette pratique afin de masquer leurs défaillances.

Justement, parlons de la religion. La popularité du développement personnel est-elle due à un déclin de cette dernière au sein de la société ?

La religion n’a pas su – ou pu – évoluer avec son temps. Concrètement, à partir du moment où la connaissance scientifique s’est étoffée, une partie des réponses apportées par la religion ne pouvaient plus être satisfaisantes. Elle n’a pas su adapter son discours à nos besoins et à nos angoisses existentielles, ce qui a laissé à d’autres le champ libre pour se positionner. L’être humain étant dans une quête perpétuelle de sens qu’il lui faut assouvir, le développement personnel y a répondu. Mais il y a eu d’autres pratiques avant, comme l’ésotérisme, les religions orientales… Au fond, le succès du développement personnel est une conséquence de la faillite de la religion, mais aussi du politique. C’est parce qu’il n’existe plus d’institutions qui nous proposent un cadre suffisamment clair et donnent un sens à nos existences qu’il prospère.

Quête de sens, recherche du bien-être à tout prix… Le développement personnel est-il le symptôme d’une société qui refuse de souffrir ?

Oui et non. On ne peut pas éviter la souffrance, car elle est inéluctable. Le développement personnel nous promet certes de l’éviter, mais, dans les faits, il est là pour nous permettre de la gérer. On peut faire le parallèle avec le sorcier qui danse pour faire tomber la pluie. Au-delà de la danse censée faire pleuvoir, on observe que les gens autour sont là parce qu’ils ont peur de la sécheresse et qu’il y a des tensions dans le groupe à cause de celle-ci. La cérémonie sert aussi à resserrer les liens pour continuer d’avancer. C’est la même chose avec le développement personnel. Le problème, à mon sens, c’est la simplification du réel qui va avec cette pratique où, par exemple, bien qu’il y ait une dimension collective, l’autre est vu comme une ressource pour aller mieux ou, à l’inverse, comme un être « toxique », avec très peu de nuances. Ce terme, utilisé à tort et à travers, montre la difficulté que l’on a à penser la complexité de notre société.

Propos recueillis par Lorraine Redaud

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