La Russie a une fâcheuse tendance à faire payer la note de ses ambitions impérialistes à sa propre population. Plus de trois ans après le début de l’invasion de l’Ukraine, l’économie russe, transformée en machine de guerre, commence peut-être à craquer et, comme toujours, c’est le citoyen ordinaire qui doit se coltiner pénuries et inflation. Ancien conseiller du gouvernement russe et aujourd’hui en exil, l’économiste Sergei Guriev, doyen de la London Business School, analyse la lente asphyxie de l’économie du pays.
Charlie Hebdo : Selon le Kremlin, l’économie russe est en pleine forme. Comment cette « prospérité » se traduit-elle sur le ticket de caisse du citoyen lambda ?
Sergei Guriev : C’est quelque chose de très difficile à mesurer, car les chiffres avancés par le gouvernement sont souvent faux. Par ailleurs, les sanctions font que les Russes n’ont plus accès à tout un tas de produits occidentaux, notamment les voitures, et doivent les remplacer par des biens moins chers, mais aussi de moins bonne qualité. Mais, globalement, il y a une chute du niveau de vie, peut-être d’une dizaine de pour-cent – ce qui est énorme. En parallèle, le gouvernement a augmenté la répression, ce qui fait que même si les gens sont en colère, ça ne mène à aucun changement politique.

Justement, le gouvernement injecte des sommes colossales dans la guerre, et notamment dans les salaires des soldats, qui gagnent jusqu’à cinq fois le revenu moyen. Quel est l’impact de ces investissements ?
Objectivement, les régions qui fournissent le plus d’hommes à l’armée se sont enrichies, soit par les salaires des militaires, soit par les compensations versées aux familles des soldats morts. Là, le niveau de vie a pu augmenter. C’est d’ailleurs la motivation première pour beaucoup de volontaires, qui ont l’opportunité de gagner plus d’argent qu’ils n’auraient pu espérer en restant chez eux. C’est aussi le cas pour les régions industrielles, car le gouvernement finance largement l’industrie militaire, où les salaires sont également élevés et où il y a toujours besoin de plus de main-d’oeuvre.
Le problème, c’est que ça crée un taux de chômage très bas, ce qui est en réalité très mauvais : ça veut dire qu’il y a une pénurie généralisée de main-d’oeuvre, ce qui se traduit par une inflation très élevée, au-dessus de 10 %. Cette inflation, la banque centrale essaie malgré tout de la contrôler, ce qui provoque une explosion des taux d’intérêt des banques. Résultat, les gens ne peuvent pas emprunter pour acheter un logement. En gros, il y a deux économies parallèles : l’économie civile, où les gens souffrent de l’inflation et des taux d’intérêt, et l’économie militaire, que Poutine arrose de cash. Mais ça peut changer, car les réserves commencent à s’épuiser.
On constate aussi une intensification des frappes ukrainiennes, avec des lancements de drones tous les jours. Cela a-t-il un impact sur la vie quotidienne des Russes ?
Bien sûr. Il y a des pénuries chroniques d’essence, surtout récemment, car la situation s’est beaucoup dégradée depuis quelques mois. Par ailleurs, ces attaques ralentissent le réseau Internet et aussi le trafic aérien, ce qui est catastrophique pour beaucoup d’entreprises et de personnes. Tout ça pèse beaucoup sur le quotidien des citoyens, qui doivent parfois attendre des heures pour faire un plein. C’est pour ça qu’aujourd’hui les sondages montrent que deux tiers des Russes sont en faveur de négociations pour arrêter la guerre. En ce sens, c’est une petite victoire ukrainienne.
Propos recueillis par Jules Spector
6 months ago
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