À l’est, il va bientôt neiger. Le blanc recouvrira les villes détruites, les champs de bataille, les vivants et les morts, les stades, les cimetières, et même ces monticules qui résistent à tout, l’espoir et le désespoir. En Russie, le malheur et la violence ne semblent jamais fondre, ni sous la neige ni sans elle. Ils se maintiennent. On dirait qu’ils sont une raison d’être. Je lis ce passage des Frères Karamazov, le dernier roman de Dostoïevski, publié en 1880, dans la nouvelle traduction de Sophie Benech aux éditions Zulma. C’est Ivan qui parle, l’un des trois frères. Dans ce passage, il est au restaurant avec son frère Aliocha, le saint. Il a 23 ans. Ils mangent une soupe de poisson, ils parlent de la beauté des feuilles mortes, de la vie. Ivan dit : « Si je ne croyais plus dans la vie, si je cessais de croire en la femme aimée, si je cessais de croire à l’ordre des choses, si j’étais même convaincu que, au contraire, tout est un chaos désordonné, maudit et peut-être démoniaque, si j’étais frappé par toutes les horreurs de la déception humaine, eh bien je voudrais quand même vivre, et puisque j’ai approché mes lèvres de cette coupe, je ne m’en détacherai pas tant que je n’en serai pas venu à bout ! » Du moins, ajoute-t-il, jusqu’à 30 ans. Jusque-là, « ma jeunesse l’emportera sur tout, sur n’importe quelle déception, sur n’importe quel dégoût de la vie ».
Ivan se pose alors cette question qui lie, par un acte de foi effréné, la rédemption au désastre : « Je me suis demandé bien des fois s’il existait au monde un désespoir tel qu’il l’emporterait en moi sur cette soif de vivre frénétique et peut-être indécente… » Peut-être, en effet. « … et j’ai décidé qu’apparemment, ça n’existe pas, enfin, encore une fois jusqu’à 30 ans, et là, moi-même je n’en voudrais plus, c’est ce qu’il me semble. Cette soif de vivre, certains moralistes, des morveux et des phtisiques… » Ça, c’est nous, les Occidentaux affaiblis, pervertis. « … la qualifient d’ignoble, surtout les poètes […], mais pourquoi serait-elle ignoble ? Il y a encore énormément de forces centripètes sur notre planète, mon petit Aliocha. J’ai envie de vive, et je vis, même à l’encontre de la logique ». Plus russe, tu meurs. Ivan est le funambule, en équilibre instable entre l’enthousiasme nerveux et le nihilisme profond. Inévitablement, il devient fiévreux.

Ce cimetière est le nôtre
Que fera-t-il ensuite, ce lionceau devenu vieux qui porte « l’idée russe » chère à Dostoïevski ? « Je veux voyager en Europe, Aliocha, je vais y aller en partant d’ici ; et pourtant je sais que je ne vais que dans un cimetière, mais dans le plus précieux des cimetières, le plus précieux, voilà ce qu’il y a ! Ce sont de précieux défunts qui reposent là-bas, chaque pierre posée sur eux parle d’une vie passée si ardente, d’une foi si fervente dans leur exploit, dans leur vérité, dans leur lutte et dans leur science, que, je le sais d’avance, je vais tomber à genoux et baiser ces pierres et pleurer sur elles, tout en étant convaincu de tout mon cœur que depuis longtemps, tout cela n’est qu’un cimetière et rien de plus. »
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Ce cimetière, en 2025 comme en 1880, c’est le nôtre, c’est nous : un monde d’où cette espèce de foi alcoolisée, névrosée, épileptique, envahissante, a été peu à peu et difficilement chassée. Un double vent mauvais la rapporte aujourd’hui, de l’est, du sud. Ivan veut « aimer la vie plus que le sens de la vie » ? On voit bien qu’il suffit de pas grand-chose pour que cette phrase devienne : aimer la mort plus que le sens de la mort. Si les Russes de Poutine visitaient notre cimetière civilisé, tomberaient-ils à genoux pour baiser à chaudes larmes les tombes de nos ancêtres les croisés ?
J’ai lu Les Frères Karamazov dans ma jeunesse, dans de longs petits trains qui me conduisaient vers le centre de la France et m’en ramenaient. Deux tomes en folio, traduits en 1952 par Henri Mongault, le tout préfacé par Sigmund Freud gambergeant sur le parricide. La couverture du premier tome était illustrée par un dessin naïf aux couleurs vives, dans le genre médiéval slave. Elle me faisait penser à la grande page d’Hergé qui, dans Le Sceptre d’Ottokar, conte l’héroïque histoire de la Syldavie. Montés sur un cheval et armés d’une lance, les trois frères terrassaient le vilain père à terre, comme saint Georges, le dragon, pointe dans le crâne. Je n’ai pas relu le roman quand André Markowicz l’a traduit, en 2002. Je le relis aujourd’hui, dans cette nouvelle et bonne traduction, et vous conseille, en attendant la neige, d’en faire autant.

1 week ago
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