En Inde, la résistance de la raison au paradis des gourous

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Si je devais résumer l’Inde en une phrase, je dirais que c’est le pays où vous pourriez vous balader dans la rue en déblatérant n’importe quoi, avec un saladier sur la tête, du persil dans les oreilles et une balayette à chiottes entre les fesses, sans que personne ne vous dise rien, et où, avec un peu de persévérance, vous pourriez même, au bout de quelque temps, rassembler suffisamment d’adeptes pour vivre très confortablement. Je ­comprends que cela puisse faire rêver certains illuminés.

Varanasi (également nommée Bénarès), la ville sainte, est un bon spot pour les fous de Dieu. J’ai vu ces gens qui se baignent dans l’eau fangeuse du Gange (où flottent des sacs plastique dont j’apprendrai que certains sont des restes de corps brûlés en amont). J’ai aussi vu ces sadhous (« saints hommes », en sanskrit), nus et le corps couvert de cendres, qui méditent les bras levés durant des heures et parfois des jours, en tout cas, je suis repassé plusieurs fois devant, ils n’avaient pas bougé d’un poil de barbe (on dit que certains restent ainsi toute leur vie, mais je ne sais pas si quelqu’un a vérifié). Dans ce temple de la religion dite « jaïn », j’ai encore vu ce gourou si respectueux de la vie qu’il marche en agitant un petit balai devant son visage pour éviter d’ingérer malencontreusement de menus insectes, pour rejoindre des fidèles qui se prosternent en lui baisant les pieds, avant de psalmodier des mantras pendant des plombes. Ce n’est évidemment qu’un infime aperçu. En revanche, je n’ai pas vu, faute d’y être allé un soir de pleine lune, ces aghoris qui viennent manger des cadavres en train de brûler, pour acquérir, pensent-ils, une force surnaturelle. On peut s’étonner de tout ce bazar, mais, au fond, ce n’est pas forcément plus ridicule que les simagrées de n’importe quelle autre religion. Chacun son truc.

Des athées en Inde

Mais le plus sympa dans cette ville, c’est quand même le rapport aux animaux : il y a les vaches qui se baladent paisiblement dans la rue, les chiens errants bien dodus qui sont parfois nourris avec de petits plateaux posés au sol, et les singes qu’on laisse grimper tranquillement aux balcons, bref, toute une ménagerie choyée, au motif, selon un habitant, que « ces bêtes sont elles aussi des créatures de Dieu ». Au moins, pour la cause animale, il y a du bon dans cette religion. Quoiqu’il n’y ait pas besoin de dieux pour aimer les bêtes, comme le prouvera un athée indien avec ce jeu de mots intraduisible : « I believe in dogs, not in gods. » Car, oui, il y a aussi des athées en Inde.

À Charlie, on a fait beaucoup ­d’articles et de dessins sur les ravages de l’islamisme. Mais en termes de nuisances, l’hindouisme se situe aussi en bonne place. Cette religion est parée d’une image de sagesse et de non-­violence. La bonne blague ! En son nom, on tue aussi beaucoup, et d’ailleurs surtout des musulmans. Mais pas seulement : il y a aussi des athées qui se font buter. À peu près à la même époque que les derniers grands attentats en France, soit entre 2013 et 2017, au moins quatre activistes indiens ont été assassinés pour avoir critiqué la religion (voir l’encadré ci-contre). Heureusement, cela n’a pas freiné le combat de leurs camarades. L’un des principaux leaders en ce domaine est Narendra Nayak. Ce biochimiste septuagénaire est président de la Fédération des associations rationalistes indiennes (Fira). Je vais le voir à Mangalore, dans l’État du Karnataka, dans le sud de l’Inde.

Avec lui, ce soir, ils sont une dizaine, réunis dans l’arrière-salle du laboratoire d’analyses de biologie médicale de Narendra. Celui-ci est bien conscient des risques qu’il encourt : « J’étais sur la liste des rationalistes qui devaient être tués. J’ai échappé à un attentat en 2017, j’ai eu une protection à partir de 2016, avec deux policiers vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais le gouvernement y a mis fin en 2023. » Malgré les risques, ce militant de la raison tient toujours bon la barre. Beaucoup de ses compagnons ont une formation scientifique. Il y a Vivek, la quarantaine, enseignante en sciences, le jeune informaticien Alok, ou encore Mayoor, qui, après avoir fait des études d’ingénieur, cultive désormais du cacao et fabrique du chocolat. Tous ces activistes se définissent politiquement de gauche, avec des variantes allant de « centre gauche » pour certains, à « proche du Parti communiste » pour Narendra.

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Il faut préciser qu’ils se disent davantage rationalistes qu’athées. Car ce n’est pas exactement la même chose, surtout en Inde, où la religion est mêlée à toutes sortes de superstitions et de croyances. Narendra Nayak explique qu’« il y a des athées qui ne croient pas en Dieu, mais qui ne sont pas rationalistes pour autant, par exemple s’ils croient à certains pouvoirs magiques ou à des médecines absurdes ». Inversement, s’il n’y a pas de rationalistes farouchement croyants, « il peut quand même y avoir des rationalistes qui sont agnostiques ». Combien y a-t-il d’athées en Inde ? Quelques sondages font état de 2 % à 4 % de citoyens qui se disent non croyants : c’est très peu, en proportion de la population, mais sur 1,4 milliard d’habitants, cela représente tout de même une minorité non négligeable.

On pourrait se dire : pourquoi être contre la religion ? Pourquoi gâcher de si belles illusions qui font rêver tant de gens ? En fait, ce n’est pas juste du folklore et, au bout du compte, il y a des conséquences très concrètes et néfastes. Par exemple, Mayoor se dit « révolté de voir certains gourous conseiller à leurs adeptes de ne pas aller à l’hôpital mais au temple quand ils sont malades. Les gens pauvres donnent de l’argent aux gourous plutôt que de chercher à faire des choses concrètes pour améliorer leur vie ». Il y a aussi toutes ces pratiques totalement hallucinantes, comme, raconte Mayoor, « ces gourous qui bandent les yeux de certains jeunes, sous prétexte que cela ferait travailler leur soi-disant « troisième oeil », situé sur le front : le jeune se retrouve alors obligé de marcher en regardant le sol sous le bandeau ». Il faudrait des centaines de pages pour dresser la liste des superstitions toxiques liées à cette fameuse « spiritualité indienne ».

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Pour l’enseignante Vivek, il faut ajouter l’obscurantisme du gouvernement d’extrême droite de Narendra Modi (voir le texte page suivante) en matière d’éducation : « Le pouvoir a supprimé beaucoup de choses dans l’enseignement, comme la théorie de l’évolution, et même la biologie de la reproduction. Dans le même temps, il donne beaucoup d’argent pour des travaux pseudo-scientifiques, par exemple pour la médecine ayurvédique, qui n’aboutissent à aucune publication sérieuse. » Tout cela prouve que la spiritualité indienne n’est pas juste une philosophie de la sagesse, comme certains le prétendent, mais bel et bien un outil d’asservissement politique. On imagine que dans ce contexte, le militantisme athée n’est pas une sinécure, comme en atteste encore Vivek : « On est mal vus, et nos amis ou notre famille nous demandent : comment pouvez-vous avoir des valeurs sans croire en Dieu ? On doit alors expliquer qu’on peut avoir des valeurs humaines sans être croyant. »

Des tours de magie

Les athées indiens sont peut-être mal vus et persécutés, mais ils n’en sont pas moins actifs. Voici l’une de leurs actions concrètes. Narendra se rend régulièrement – et bénévolement – dans des écoles pour initier les élèves « à la pensée rationnelle et critique », dit-il. Je suis aujourd’hui avec lui dans un lycée. Élèves en uniforme, profs et équipe dirigeante officiellement rassemblés pour cette sorte de « master class anti­gourous ». Narendra commence par quelques rudiments théoriques sur la différence entre science et croyance. Il explique ensuite qu’on peut très bien se passer de religion, et pour ce faire, allie les affects aux arguments logiques, en montrant des photos de son mariage, dans les années 1980, afin de prouver qu’on peut être parfaitement heureux sans solliciter les dieux. En Inde, cela n’a rien d’évident.

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Mais Narendra illustre l’essentiel de son exposé par… des tours de magie. Il faut dire que la plupart des gourous prétendent faire des miracles. Pour les démystifier, le militant rationaliste montre, par exemple, des vidéos où l’on voit l’iconique gourou Sai Baba répandre de la cendre censée provenir directement de ses doigts, ou bien faire apparaître une chaîne dorée de sa paume. Les fidèles crient au prodige… Mais Narendra fait la même chose avec un tour de prestidigitation, puis il invite les élèves à l’imiter. Succès assuré. Idem pour ridiculiser les pseudo-messagers divins qui subjuguent les foules en exhibant une langue enflammée : Narendra reproduit l’artifice avec du camphre.

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Dans ce fatras ésotérique, je découvre l’importance de… la vache. Cette paisible bête étant sacrée, tout ce qui sort d’elle est miraculeux. Même l’urine ! Toute l’assemblée découvre ainsi des vidéos de braves gens qui se prennent une « golden shower » en se plaçant carrément sous le cul de l’animal. Le pire, c’est que des médecins assermentés apportent leur caution à de telles pratiques. Dans ces vidéos, on peut aussi voir ces escrocs s’efforcer de « prouver » que l’urine de vache serait capable d’éclaircir, et donc de purifier, n’importe quel liquide de couleur marron : il s’agit en fait d’un stratagème chimique que Narendra reproduit avec une solution à base de sodium. Dans le même registre, je découvrirai que plusieurs chercheurs indiens se sont spécialisés dans les bienfaits du pipi de vache. Comme un certain Dr Rajendra Gode (oui, c’est son vrai nom), de la faculté de pharmacie de Malkapur, qui, dans une publication de 2020, concluait que la pisse sacrée des vaches traite le diabète, les crises cardiaques, le cancer, le sida, et j’en oublie… Ce qui amène de nombreuses entreprises à vendre, sur l’équivalent indien ­d’Amazon, de l’urine de vache censée guérir tous les maux (quelques euros le litre, tout de même, c’est pas donné…).

Une chose intime

Qu’en pensent les élèves ? Difficile de le savoir, car lorsqu’on pose une question, les Indiens répondent souvent par un dodelinement polysémique de la tête (de gauche à droite signifiant souvent « oui », à l’inverse de chez nous, mais pas toujours), et je comprendrai que c’est la plupart du temps une façon de se défiler. Une fille se lance tout de même : « Vous pensez quoi des dieux ? » Narendra répond que « c’est une chose intime : on peut croire ce qu’on veut, mais il ne faut pas confondre avec ce qu’on acquiert par le savoir ».

Il finit sa conférence en faisant l’apologie de « la laïcité comme en France ». Quand la classe se retourne, ébahie, vers moi, qui, depuis le début, écoutais sagement dans le fond de la salle, je me dis surtout que, réciproquement, il serait bon que notre pays s’inspire aussi des rationalistes indiens pour développer ce genre de formation scolaire à l’athéisme.

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Un aimant à timbrés

En Occident, il est généralement de bon ton de s’extasier devant la richesse spirituelle de l’Inde. On a connu les routards fumeurs d’opium des années 1970, il y a aussi ceux qui croient devenir philosophes en mettant une robe de chambre orange, et les vrais illuminés fans d’ésotérisme qui ont trouvé ici un moyen de fuir leurs problèmes, sans oublier les margoulins vendeurs de stages initiatiques de yoga ou de méditation… Qu’est-ce qui peut attirer cette faune hétéroclite en Inde ?
Il y a d’abord l’éventail de l’offre magique. La première religion du pays est l’hindouisme. L’une de ses particularités est de fournir des milliers de dieux. Oui, des milliers. Tellement qu’en vérité personne ne les a jamais dénombrés. Le militant rationaliste Mayoor en rigole : « Il n’y a pas encore de dieu pour Internet, mais ça va venir. Cette religion est comme un logiciel open source que chacun peut arranger à sa guise. » On peut également dire que si d’autres religions ont des airs de marché unique, l’hindouisme est un grand bazar où chacun peut trouver matière à se prosterner.

C’est valable pour les adeptes, et encore plus pour les gourous. D’ailleurs, ce terme n’a ici aucune connotation péjorative. N’importe qui peut devenir gourou et en faire un juteux business. Avoir la foi n’est même pas un prérequis, comme le précise Narendra Nayak : « Ils font ça pour le pouvoir et l’argent. Je suis sûr qu’il y a des gourous qui ne croient pas en Dieu, mais ils n’en ont pas besoin, car ils veulent eux-mêmes être Dieu. » Dans ce foutoir, il peut y avoir de quoi perdre la tête. De nombreux Occidentaux en ont fait les frais, comme en témoigne le psychiatre Régis Airault, qui a été en poste au consulat de France à Bombay et en a tiré un livre, Fous de l’Inde. Délires d’Occidentaux et sentiment océanique (éd. Payot).

Il montre qu’il y a des victimes d’un « syndrome indien », comme d’autres le sont du « syndrome de Jérusalem », ou « de Florence » : « Cela touche deux types de personnes. Ceux qui avaient des problèmes psychiques avant de venir en Inde, et c’est ce qui les a poussés à venir dans ce pays ; et ceux qui n’avaient pas de problèmes avant, et sont devenus fous à cause du choc subi en arrivant. »

Qu’ils perdent ou non la boule, les Occidentaux ont une responsabilité dans l’emprise religieuse subie par les Indiens, comme l’explique Mayoor : « Ça apporte une légitimité aux gourous. Ils s’en servent pour dire à leurs adeptes : si des Occidentaux viennent me voir, cela prouve mon pouvoir. » Il y a bien une sagesse indienne… mais c’est dans le combat des rationalistes et non dans les délires des gourous qu’elle se trouve.


Dharmasthala, un charnier sous les divinités

A priori, c’est un temple comme il en existe des milliers en Inde. Pour trouver celui de Dharmasthala, dans le sud-ouest du pays, il faut prendre une route dans la forêt, se frayer un chemin entre les singes et les chiens errants (qui ne se gênent pas pour copuler sur la route en restant collés l’un à l’autre au milieu du trafic), et où l’on peut aussi croiser, dit-on, des léopards.

À l’arrivée, changement de décor, avec une guirlande de boutiques de souvenirs, façon Lourdes sauce curry. Mais la particularité de ce temple, c’est qu‘il aurait été le théâtre de centaines de meurtres depuis les années 1980 ! L’affaire a rebondi en juillet dernier, quand un homme, nommé Chinnaiah, de la caste des intouchables et qui travaillait comme agent d’entretien dans l’établissement religieux, a déclaré, pour soulager sa conscience, qu’entre 1995 et 2014, il a été contraint d’enterrer dans la forêt voisine de nombreux corps, principalement de femmes, nues, portant des traces de tortures.

Dans le temple, pourtant, rien de spécial. À part un détail qui me fait sourire. Le port du short est interdit, mais les hommes doivent être torsenu, ceci afin de pouvoir reconnaître les membres de la caste des brahmanes, qui portent un cordon en travers de la poitrine et ont accès à certains privilèges. Je me dis que si les brahmanes étaient circoncis, peut-être faudrait-il se balader la queue à l’air entre les divinités. Précisons qu’il n’y a pas de règle pour les femmes brahmanes. À ce propos, chaque fois que je regarde
le point rouge qui orne la plupart des fronts féminins, je ne peux m’empêcher d’y voir une transposition faciale du clitoris (certains trouveront que j’ai l’esprit mal tourné, n’empêche que cela saute aux yeux, c’est le cas de le dire). Pour en revenir aux meurtres, la direction du temple n’a cessé de clamer haut et fort qu’il ne s’agit que de médisances destinées à ternir son image.

Il n’en reste pas moins qu’à la suite des révélations de Chinnaiah la police a effectué des fouilles, et une dizaine de restes de cadavres humains ont déjà été exhumés. Des militants associatifs (qui me demandent de ne pas les citer, pour leur sécurité) me montrent un extrait d’un document officiel émanant de la police locale : il fait état, tenez-vous bien, de 434 meurtres survenus entre 2001 et 2012. Cela fait quand même beaucoup sur une zone aussi réduite. Comme le dit l’un de mes interlocuteurs : « Il y a énormément d’autres temples en Inde, alors pourquoi est-ce qu’il y a plus de tués ici qu’ailleurs ? » Pour l’instant, c’est toujours un mystère. Il n’empêche que dans la population locale, beaucoup de gens se sont déjà fait une opinion.

C’est le cas de Kusumavati, la mère de la jeune Soujanya, l’une des victimes. Quand on se rend dans la modeste exploitation agricole de cette famille endeuillée, on est d’abord stupéfait de tomber sur une sorte de temple surmonté d’une photo géante de la jeune victime. Soujanya avait 17 ans ce jour de 2012, quand elle est descendue du bus qui la ramenait de l’école pour rejoindre à pied le domicile familial, quelques centaines de mètres plus loin. Son corps sera retrouvé dans la forêt le lendemain, les mains liées et portant des traces de tortures. Le meurtre n’a jamais été résolu, mais Kusumavati en est persuadée, « c’est le fils du frère de Veerendra qui a tué ma fille ». À qui fait-elle allusion ? À Veerendra Heggade, administrateur héréditaire du temple depuis un demi-siècle et membre, depuis 2002, de la Rajya Sabha, la haute chambre du Parlement indien. Mes interlocuteurs diront de lui qu’il est « une sorte de roi local, il contrôle les politiques, et il est lié à tellement de magouilles financières que rien que pour ça, il y aurait de quoi l’envoyer en prison ». 

Pourquoi le fils du frère de ce seigneur (âgé d’une trentaine d’années à l’époque) serait-il l’assassin ? La maman explique que l’une des raisons qui le lui font penser, « c’est qu’il a
dit qu’il n’était pas sur place, alors que
de nombreux témoignages prouvent le contraire. Pourquoi est-ce qu’il a menti s’il n’a rien à se reprocher ? ». Ce ne sont que des rumeurs (après tout, suggérer que des notables trempent dans de sales affaires est un grand classique), mais je constaterai qu’elles sont très répandues. Prenons encore le cas de Padmalatha.

Elle aussi avait 17 ans, elle aussi était fille de fermiers et elle aussi rentrait de l’école. Elle a été kidnappée le 22 décembre 1986, et son corps a été retrouvé en février 1987, martyrisé, dans un cours d’eau à proximité du temple. Ce meurtre, comme tous les autres, ne sera jamais résolu. Quand je vais voir sa sœur, Indravathi, je ne suis pas étonné de découvrir qu’elle aussi est certaine que le meurtre de la jeune femme est lié à l’entourage de l’administrateur du temple…

Mais pour des raisons politiques, cette fois : « Mon père était membre du Parti communiste, il se présentait aux élections locales, et cela ne plaisait pas du tout à Veerendra. Mon père avait déjà été victime d’une tentative de meurtre, et quand ma sœur a été kidnappée, nous avons reçu un appel téléphonique de gens qui ont dit : on va décider ce qu’on fait de votre fille si vous retirez votre candidature. Mon père ne l’a pas fait, et je suis sûre que c’est pour ça que ma sœur a été tuée. »
Il est probable que ces meurtres resteront à jamais irrésolus. D’autant plus qu’en août dernier le représentant de la police locale a officiellement reconnu avoir supprimé tous les dossiers de décès non identifiés entre 2000 et 2015 !

En quittant cette zone macabre, Mayoor, mon accompagnateur athée, lance une dernière remarque devant l’édifice religieux : « Le temple est une merde, alors forcément il attire les mouches à merde. » Je trouve, ma foi, que c’est une assez jolie conclusion.

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