Vairamathi était un paisible jeune homme d’une vingtaine d’années promis à une vie de famille heureuse et épanouie. Il avait un travail, dans la mécanique, et habitait un village du Tamil Nadu, un État du sud de l’Inde. Mais surtout, il vivait une belle relation depuis une dizaine d’années avec la jeune Malini. Seulement, il y avait un petit problème. Ou plutôt, en Inde, un énorme problème : les amoureux ne faisaient pas partie de la même caste. Le garçon était un intouchable, le groupe le plus discriminé, et sa promise était membre d’une caste plus élevée. Quand Malini a annoncé à sa famille qu’elle voulait épouser Vairamathi, elle s’est heurtée à un refus catégorique de ses parents. Et le 15 septembre dernier, le jeune homme a été tué à coups de machette par un groupe de six assaillants, dont les frères de Malini.

Ce genre d’assassinats est très fréquent dans le pays. On les appelle des « crimes d’honneur ». Sinistre dénomination, davantage connue quand elle désigne l’assassinat de jeunes femmes dans des familles musulmanes du Pakistan. Mais la religion hindoue a aussi ses « crimes d’honneur », et ils touchent également les hommes.
Voilà l’une des atrocités qui découlent du système des castes. C’est bien une chose qui me fait bondir à chaque fois : entendre dire de l’Inde qu’elle est la « plus grande démocratie du monde ». Belle tarte à la crème. Certes, c’est un pays de 1,4 milliard d’habitants où l’on peut voter. Sauf que les citoyens sont assignés, dès la naissance et pour toute leur vie, à des groupes figés et hiérarchisés, à la manière des sociétés de fourmis ou d’abeilles. En Occident, les personnalités politiques font comme si c’était secondaire (notamment, pas un mot là-dessus de la part de Macron pendant son voyage en Inde en janvier 2024). Or, secondaire, ça ne l’est pas du tout ! Pour mieux comprendre les dégâts de ce poison social, je rencontre Devdas Maravoor.
Un système causé par l’hindouisme
Chemise blanche impeccable, à la fois humble et distingué, ce septuagénaire moustachu est responsable d’une association locale de défense du groupe jugé le plus « impur » par les autres castes : les intouchables. Ce terme atroce est aujourd’hui souvent remplacé par celui, moins stigmatisant, de « dalit », qui signifie « opprimé ».
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Je rencontre Devdas Maravoor dans un quartier situé près de l’aéroport de Mangalore, où vivent justement beaucoup de dalits. Je m’attendais à voir des bidonvilles, alors que je découvre des habitations certes rudimentaires, mais pas délabrées. Devdas m’explique que « les dalits occupent souvent les emplois les plus ingrats, comme le ramassage des carcasses d’animaux ou la crémation, mais ici, ils sont surtout spécialisés dans les métiers du cuir ». En fait, les concepts de caste et de classe sociale ne se recoupent pas toujours : il peut y avoir des intouchables qui ont de bons revenus, et des membres de castes élevées qui sont pauvres. Il n’en reste pas moins que la majorité des miséreux sont des dalits, et que la majorité des dalits sont miséreux.
Tout ça est une conséquence directe de l’hindouisme. Cette religion hiérarchise les humains en quatre castes principales (mais avec des milliers de subdivisions à l’intérieur de chacune d’elles). Au sommet, il y a les brahmanes, prêtres et enseignants. Juste en dessous, les kshatriya, qui sont traditionnellement des nobles et des guerriers. Viennent ensuite les vaishya, généralement commerçants, puis les shudras, ouvriers agricoles ou serviteurs. Les premiers seraient sortis de la bouche du dieu Brahma, les deuxièmes de ses bras, les troisièmes de ses cuisses, et les quatrièmes de ses pieds (apparemment, il n’y a pas de caste sortie de sa bite). Quant aux dalits, ils n’ont pas l’honneur d’être issus du divin, mais plus bassement de la terre. Ils sont donc « hors castes », tout en bas de l’échelle sociale. Ces soi-disant « impurs » représentent quelque 200 millions de personnes, soit environ 15 % de la population indienne.
Des discriminations illégales mais omniprésentes
En théorie, la Constitution de ce pays interdit toute discrimination fondée sur la caste. Mais en pratique, c’est une autre affaire. Pour commencer, il y a un ensemble de non-dits qui permettent d’identifier la caste. Cela peut être le nom de famille, les vêtements portés, la façon de parler, l’apparence physique ou l’alimentation, comme en atteste Devdas : « Les dalits ont souvent une peau plus foncée que les autres et sont plus petits, à cause d’une alimentation de moins bonne qualité, et ils mangent de la viande ainsi que de l’ail ou des oignons, contrairement aux brahmanes. »
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Quoique interdites par la loi, les discriminations sont néanmoins quotidiennes. Devdas cite l’exemple d’un village « où des membres de castes supérieures avaient construit un mur pour être séparés des dalits ». Autre cas : ces dalits qui ne sont pas autorisés à s’asseoir sur un siège où un membre d’une caste supérieure a précédemment posé son auguste postérieur. Il y a aussi celui qui s’était frisé les moustaches, coquetterie qui lui a valu de se faire agresser, car elle est vue comme un signe de prestige réservé aux castes supérieures. Des discriminations de ce genre, il y en a des milliers d’exemples. Les dalits pourraient tout bonnement refuser de les subir, vu que la loi est de leur côté. Mais ce n’est pas si simple, parce que, précise Devdas, « les dalits qui se rebellent se font frapper. Et même s’ils portent plainte auprès d’un tribunal, cela n’aboutira pas car la majorité des juges sont issus des castes élevées ».

Ces pratiques moyenâgeuses ont surtout cours dans les zones rurales. En ville, elles se manifestent plus subtilement. Un dalit peut faire des études et s’enrichir, il changera alors de classe sociale, mais sa caste lui collera à la peau toute la vie. Cruelle illustration de cet état de fait : plusieurs étudiants issus de basses castes et qui avaient intégré de grandes écoles se sont suicidés parce qu’ils n’ont pas supporté d’être rejetés par les autres, tous membres de castes supérieures.
Des quotas qui perpétuent le système
L’amour est, évidemment, aussi un problème si l’on ne fait pas partie de la même caste. On m’expliquera que la pire des configurations est celle où une fille s’amourache d’un garçon de caste inférieure : situation intolérable pour la famille, qui considère que la fille est sa « propriété » et qu’une mésalliance avec un « impur » entraînerait un rabaissement de son statut. L’histoire se termine alors souvent dans le sang, comme pour Vairamathi et Malini. La seule solution est de s’enfuir : les courageux amoureux qui le font contribueront à ces 5 à 10 % de mariages intercastes en Inde.
Comment lutter contre ce cauchemar ? Vu qu’il s’agit de lois non écrites, les moyens politiques sont limités (il y a d’ailleurs eu un président dalit, Ram Nath Kovind, élu en 2017, mais sa fonction était purement honorifique, car dans ce pays, le véritable pouvoir est exercé par le Premier ministre). Dans l’idée de réduire les discriminations, la loi indienne impose cependant des quotas. Ainsi, 27 % des postes dans la fonction publique et l’enseignement supérieur sont réservés aux dalits et aux autres membres de « basses castes ». Mais le retour de bâton, c’est que des représentants de castes intermédiaires se sentent lésés au profit de dalits qui accèdent à de bons emplois ou à de grandes écoles, alors qu’ils ont de mauvais résultats scolaires. D’où cet étrange paradoxe : plutôt que de se battre contre la hiérarchisation à la naissance, certains militent pour obtenir le statut de « basse caste » et pouvoir, eux aussi, rentrer dans ces quotas.
Le dernier espoir pour s’élever dans la hiérarchie sociale… est d’être réincarné dans une caste supérieure. Ce qui fournit une bonne occasion de sarcasme à notre ami athée rationaliste Mayoor (voir Charlie de la semaine dernière) : « Ils croient avoir plusieurs vies, comme dans un jeu vidéo. Mais il faut mourir pour changer de caste, ce n’est pas possible dans une même vie. » En plus de ceux qui évoquent la « plus grande démocratie du monde », il y a d’autres personnes très énervantes : ce sont les nigauds qui s’extasient devant une prétendue « sagesse de l’hindouisme ». Il n’y a pas le moindre atome de sagesse dans des croyances qui hiérarchisent les humains en fonction de leur naissance. L’hindouisme est aussi con que n’importe quelle autre religion.
7 months ago
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