En venir aux fleurs

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Chacun porte en soi une histoire de fleurs, chacun veille en secret sur son « mystère floral », comme l’appelle Marion Grébert dans un livre que j’emporte partout avec moi depuis plusieurs semaines, que je lis, souligne et annote : Pourquoi les fleurs, sous-titré Un autre voyage en Italie et que publient les merveilleuses éditions strasbourgeoises L’Atelier contemporain.

Dans ce livre aux allures de promenade buissonnière, de dérive philosophique et de manuel d’éthique poétique (comme il en existait dans l’Antiquité gréco-romaine), Marion Grébert, tout au long d’une année passée à Rome, cueille des fleurs mais surtout se laisse cueillir par elles : sa vie devient correspondances, constellations, étoilements. Pourquoi les fleurs est un livre idéal qui recueille, effleure et glane les pensées : vivre, aimer, écrire ne sont-ils pas une même chose ? Cela implique une attention à la fragilité. Celle des fleurs est aussi tenace qu’éphémère et relève de la mémoire : comme le temps, les fleurs ne font, saison après saison, que revenir.

Fleurs des champs, fleurs sauvages, fleurs minoritaires, ai-je envie de dire en les envisageant de manière politique, en les choisissant contre les fleurs coupées du commerce industriel. Renoncules, coquelicots, pois de senteur, campanules, chicorées, violettes, acanthes, fleurs de banlieue à la « misère noble », fleurs de ruines, à Rome, qui « croissent dans les brèches des édifices ou au milieu des herbes qui cerclent les monuments ».

Fleurs de peinture, aussi, que Marion Grébert débusque au fil de sa déambulation italienne, chez Giotto, Fra Angelico ou Fra Filippo Lippi, ces « maîtres de la fleur discrète », dont le détail ouvre la peinture à la tendresse du chromatisme et à la joie de l’annonce : « Les fleurs poussent au ciel plus vivement que les astres […] Au-delà, c’est Dieu. Les lys poussent pour s’y rendre. »

Le livre est ainsi parsemé, comme un jardin, de noms à travers lesquels germe sa profondeur pensive : saint François d’Assise, Ingeborg Bachmann, le cinéaste Andreï Tarkovski qui raconte l’histoire d’un lys de Sibérie tacheté de violet qui avait « poussé dans un glaçon rejeté sur la rive » : et l’inoubliable se conserve ainsi à travers cette fleur dans la glace de la mémoire. Ou Pasolini, véritable héros de ce livre, lui dont le combat pour le poème se trouva toujours lié à « l’acharnement de la nuance ».

Avez-vous déjà vu les fresques de la villa de Livia, à Rome ? L’amour est là, dans ce jardin peint sur les murs, rempli d’oiseaux qui en chantent l’éternel secret. Ce que nous confions aux fleurs, c’est notre confiance dans la mémoire et dans son étincellement poétique. La vie des fleurs ne relève pas de l’agrément mais d’une persistance de la vie elle-même, de son éclat irréductible, de sa liberté sauvage. Entre le langage et l’amour, il y a donc les fleurs, qui sont la lumière du temps.

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