Au cours de l’été 1954, une affaire fait vaciller la Quatrième République et le gouvernement de Pierre Mendès France. Des documents « secret défense » sont divulgués au Parti communiste. Nous sommes alors en pleine guerre froide et, rapidement, l’histoire se transforme en affaire d’État. Les soupçons se portent sur François Mitterrand, alors ministre de l’Intérieur, puis sur Edgar Faure. Le puissant patron de la Direction de la surveillance du territoire (DST) Roger Wybot est même chargé d’enquêter sur son propre supérieur hiérarchique. Qui est coupable ? En réalité, tout ceci n’est qu’une tentative de déstabilisation de la part du bloc de l’Est, dont les vrais responsables seront dévoilés des années après, grâce à l’ouverture d’archives tchèques. Toute ressemblance avec de récentes manips de la part de Poutine ne serait que fortuite.
Charlie Hebdo : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce sujet ? Cette « affaire des fuites » est totalement oubliée alors que beaucoup de protagonistes sont pourtant connus !
C’est effectivement une histoire méconnue, y compris par ceux qui s’intéressent à la vie politique française. J’ai découvert cette histoire en écrivant un livre sur Pierre Mendès France. Je m’étais rendu compte qu’il y avait un moment charnière, qui actait la rupture entre lui et Mitterrand. Cette inimitié est née de cette affaire des fuites. Pierre Mendès France est alors chef du gouvernement, et il va demander au patron de la DST d’enquêter sur son propre ministre de l’Intérieur, dans son dos. L’histoire est digne d’un roman d’espionnage, mais tout est vrai !
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Au départ de l’affaire, des informations émanant du conseil de défense sont diffusées…
C’est un conseil de défense qui se tient à l’Élysée, très sécurisé, où l’on parle de stratégie militaire, d’approvisionnement, mais aussi des premières recherches sur les armes atomiques. Or, on se rend compte que des fuites de ce conseil de défense ont eu lieu dans la presse communiste à plusieurs reprises entre 1953 et 1954. On est en pleine guerre froide. Dans cette ambiance où tout le monde se suspecte, retrouver des extraits du conseil de défense conduit à une affaire d’État. Ces fuites sont d’autant plus malencontreuses que la France connaît à ce moment-là une défaite à Diên Biên Phu au Vietnam. C’est un choc pour la France car c’est la même armée qui avait été victorieuse en 1945. Personne ne comprend qu’elle peut être défaite par des combattants du Nord Vietnam. L’hypothèse qui pointe, c’est une traîtrise au plus haut niveau de l’État. On commence à évoquer une taupe et Mitterrand est le premier suspect.

Pourquoi lui en particulier ?
C’est un jeune homme politique très en vue, il n’a même pas 40 ans, il est décrit comme très séduisant et très doué. Il fait partie de toutes les équipes ministérielles car il est issu d’un petit parti de centre gauche, au centre des équilibres politiques de l’époque. Il est ministre des Outre-mer, puis ministre de l’Intérieur et sera par la suite garde des Sceaux. Le commissaire de police Dides, gaulliste, va voir le ministre Christian Foucher pour lui dire qu’il y a des fuites. Il est le premier à soupçonner Mitterrand, car le ministre a assisté à chaque conseil de défense, y compris avant le gouvernement de Pierre Mendès France, il dit aussi qu’il n’a pas confiance en lui car c’est un socialiste. Edgar Faure, alors ministre des Finances, est également suspect, en raison notamment de sa mémoire prodigieuse.
Un personnage clef de cette histoire, c’est Roger Wybot, le patron de la DST, qui a un profil plutôt original pour ce poste.
C’est un personnage fascinant. Wybot n’est pas son vrai nom, c’est un pseudo issu de la résistance. Il prend la tête de la DST en 1944, il crée tout un service de contre-espionnage, y reste à la tête pendant toute la IVe République. Il est insubmersible là où les chefs de gouvernement ne font que passer. Ses méthodes sont fantasques : il est fan d’astrologie, il peut regarder comment sont alignées les planètes avant de lancer une opération, il pratique aussi l’acupuncture. Côté vie privée, il est décrit dans la presse comme un « vieux garçon », il subit des campagnes d’homophobie. Il a construit un service très structuré, très documenté, avec ce qu’on appellerait aujourd’hui une police scientifique. Il est à la tête d’un État dans l’État. C’est à lui que Pierre Mendès France confie le soin de mener cette enquête.
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Comment avez-vous travaillé pour retrouver tous les éléments historiques ?
La seule chose que j’ai inventée, c’est le rôle de Françoise Giroud, alors patronne de L’Express. Elle n’a pas travaillé sur cette affaire, mais j’avais besoin d’une figure de journaliste pour relier différents épisodes. Pour le reste, je me suis plongé dans les mémoires des protagonistes, notamment celles de Roger Wybot. Surtout, il y a les coupures de presse de l’époque, car l’affaire a défrayé la chronique. Il y a eu un grand procès public en 1956, auquel assistaient tous les médias, avec plus de 90 témoins, plusieurs ministres en exercice qui ont témoigné et des ténors du barreau : Jean-Louis Tixier Vignancour ou Roland Dumas alors jeune avocat plein de talent.
Un procès à l’issue duquel les responsabilités restent floues !
C’est même le grand flou ! Wybot est sûr qu’il s’agit d’une entreprise d’infiltration mais il a du mal à démontrer le mécanisme devant le tribunal. Le procès n’a permis de condamner que des seconds couteaux. C’est l’ouverture des archives des services secrets tchèques, la StB, petite soeur du KGB, en 2008, qui a pu confirmer l’intuition de plusieurs personnes, selon laquelle l’un des protagonistes, Baranes, était un agent double. Il était journaliste à Libération – le Libé d’avant la refondation par Serge July, avec une ligne proche des communistes – et il travaillait à la fois pour la préfecture de police de Paris mais aussi pour les services de l’Est. Cela m’a été confirmé par un historien tchèque, qui est allé consulter le dossier de ce journaliste, et m’a confirmé qu’il y avait bien eu une collaboration rémunérée avec la StB. Aujourd’hui on sait que plusieurs journalistes français étaient en réalité des agents de l’Est. Ça a été le cas à L’Express, au Point, au Canard enchaîné. La presse était une cible de choix pour les services de l’Est.
Peut-on tracer des parallèles avec les ingérences russes à l’oeuvre aujourd’hui ?
Ce qui est incroyable dans cette affaire des fuites, c’est qu’elle montre que l’on peut manipuler toute une classe politique à partir d’une simple fuite de documents. On voit que le but n’est pas tant de convaincre du modèle communiste, mais de discréditer le système parlementaire français, de saper la démocratie occidentale. On peut faire un parallèle effectivement avec ce qui semble être également des manipulations, comme la peinture verte jetée sur des synagogues, les mains rouges sur le mémorial de la Shoah et les étoiles de David bleues peintes sur des murs. C’est une stratégie qui vise à alimenter les tensions internes françaises, à créer de la défiance entre les communautés, mais aussi à l’égard du gouvernement. Ce que montrait l’affaire des fuites, c’est l’art de mener une guerre psychologique. Mitterrand était parfaitement innocent, Pierre Mendès France également, mais ce qui comptait, c’était d’accuser des personnes du gouvernement pour déstabiliser l’État, et ceux qui les accusaient étaient payés par le bloc de l’Est.
Aujourd’hui, a-t-on pris conscience de ce risque de déstabilisation ?
On en a davantage conscience au niveau des services de l’État, avec la création en 2021 de Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères. Les médias en revanche et certains politiques n’en ont pas encore totalement conscience. Il y a eu encore beaucoup d’emballement sur certaines de ces affaires qui étaient en réalité commanditées de l’étranger pour déstabiliser notre démocratie.
Propos recueillis par Laure Daussy
7 months ago
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