C’est un paradoxe : La Hongrie de Viktor Orbán, pourtant officiellement laïque, revendique une identité chrétienne au coeur même de sa Constitution. Dans ce contexte, défendre la laïcité, la vraie, l’intransigeante, devient un acte de résistance. C’est justement le combat de Gaspar Békés, militant hongrois licencié pour avoir publiquement critiqué le baptême des nourrissons. Interrogé par Charlie, il témoigne de la manière dont l’influence religieuse sert à consolider un pouvoir autoritaire, au mépris de la liberté de pensée et des droits fondamentaux.
Charlie Hebdo : Le 2 février 2021, vous avez été licencié du département climat et environnement de la mairie de Budapest parce que, dans un article de blog datant de 2018, vous avez critiqué le baptême des nourrissons. Pouvez-vous nous raconter cet épisode ?
Gaspar Békés : Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter quelques années en arrière. En 2017-2018, j’étais un militant bien connu en Hongrie pour les droits de la jeunesse, surtout pour les droits démocratiques des enfants, ce qui comprenait l’écriture de nombreux articles de blog. L’un de mes articles critiquait donc le baptême des nourrissons. J’expliquais que ces baptêmes sont illégitimes parce qu’ils violent le droit de l’enfant à la liberté de croyance ou de religion. Une affirmation étayée par la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, qui énonce explicitement que les enfants ont un droit à la liberté de croyance, et que le droit des parents ne prime pas sur ce droit. À l’époque, mes articles n’avaient d’ailleurs suscité ni hystérie ni indignation.
À lire aussi

Budapest, Varsovie, Prague et Bratislava s'engagent contre le populisme

Mais en 2021, deux mois après mon arrivée à la mairie de Budapest, un article de journal directement lié au Parti chrétien-démocrate [qui gouverne au sein d’une coalition avec le parti de Viktor Orbán, ndlr] a été publié à mon sujet. Dans cet article, on me présente comme un blasphémateur et un ennemi des chrétiens parce que j’ose critiquer le baptême des nourrissons. Et bien sûr, ils ont pris soin de préciser que je travaillais alors pour le maire de Budapest. S’en est ensuivie une campagne de dénigrement, fomentée par leur empire médiatique. On en a même parlé au journal télévisé national.
Puis le vice-Premier ministre a exhorté le maire à me renvoyer. Et dans la journée, la mairie a en fait publié un communiqué indiquant qu’elle désapprouvait mes opinions et qu’elle allait m’adresser un avertissement et me demander de préciser que je ne parlais pas au nom de la mairie. Le lendemain, j’ai été convoqué par le directeur de cabinet, et là on m’a remis cette réprimande écrite, sans aucune discussion, indiquant que j’avais offensé des gens et que je devais présenter immédiatement des excuses. J’ai finalement été licencié.
Parlons un peu de la Hongrie et de la relation entre l’État et l’Église, parce que nous devons établir clairement, pour nous Français, comment cela fonctionne chez vous. Quel est l’état initial du droit en Hongrie concernant la laïcité et l’Église ?
D’un point de vue théorique, c’est un État laïque, il n’y a pas de religion d’État, mais il y a un certain nombre de lois, y compris la Loi fondamentale de la Hongrie – qui est en substance une constitution – qui comportent un certain nombre d’éléments religieux. Ainsi, même dans le préambule de la constitution, il est écrit « Que Dieu bénisse la Hongrie », ce qui est une citation de l’hymne. Ils pratiquent donc toujours cette novlangue orwellienne : si on les critique pour l’usage de la religion, ils affirment qu’ils ne l’entendent qu’au sens culturel. Mais si l’on regarde les lois, il est clair que c’est faux. Ils construisent un récit selon lequel chacun devrait être chrétien.
En 2018, le Premier ministre a déclaré : nous ne sommes pas des libéraux et nous ne construisons pas une démocratie libérale, mais une démocratie chrétienne. Et ils prônent une démocratie dite illibérale. La Loi fondamentale dit que chaque enfant hongrois doit être élevé selon la culture chrétienne de la Hongrie, et aussi que toute institution d’État doit défendre un biais en faveur du christianisme, ce qui est une violation flagrante des droits humains fondamentaux et, bien sûr, de la séparation des pouvoirs et de l’État de droit.
Et c’est bien pire que ce que vous imaginez : dans la pratique, le gouvernement sous-traite des services publics vitaux à l’Église. Plus de 90 % des agences d’adoption ont été reprises par les Églises, principalement l’Église catholique ; le nombre d’écoles religieuses a doublé, bien que le nombre de croyants ait quasiment diminué de moitié au cours des vingt dernières années ; et il y a plus de cent villes en Hongrie où il n’existe que l’enseignement religieux. Il n’y a pas d’enseignement laïc assuré par l’État. Et cela contrevient, en réalité, à une décision constitutionnelle. Il y a eu une décision de la Cour constitutionnelle l’interdisant, mais ils s’en moquent.
L’instruction publique est sous-financée, le programme scolaire est volontairement obsolète, ce qui pousse de facto les élèves et les parents vers les établissements financés par les Églises, où Orbán espère pouvoir les endoctriner à des fins politiques. En faire de bons petits soldats. La Hongrie est une autocratie qui utilise l’idéologie chrétienne.
C’est tout de même paradoxal quand on sait que la Hongrie est l’un des pays les moins religieux d’Europe…
Exact. Nous avons d’ailleurs beaucoup de données sur ce que les gens pensent des Églises. Seuls 22 % des citoyens ont une croyance absolue en une divinité, ce qui est la troisième valeur la plus basse de l’UE. 37 % ont déclaré que la religion fait plus de mal que de bien en Hongrie. Il y a donc un très fort courant laïque en Hongrie, y compris chez les croyants. La plupart des Hongrois, quelle que soit leur religion, ne soutiennent pas l’idéologie fondamentaliste. C’est simplement une illusion que le gouvernement crée en y déversant autant d’argent.
Mais alors, quel intérêt pour le pouvoir en place ?
Cela leur permet notamment de restreindre des libertés fondamentales au nom des sensibilités religieuses. Des Hongrois ont déjà été pénalement poursuivis pour avoir exprimé une opinion laïque. Ce qui me fait dire qu’il existe, de facto, des lois sur le blasphème dans mon pays. Mais ils le font surtout pour faire avancer leur agenda politique illibéral, en l’insérant dans ce cadre idéologique. On se retrouve avec des discours lunaires de gouvernants qui nous expliquent que si l’on critique la corruption du gouvernement, alors on persécute les chrétiens.
On peut donc imaginer que vous seriez favorable à une loi qui ressemblerait à celle de 1905 en France ?
Bien évidemment. Mais j’aimerais même aller plus loin, car même en France, il est encore permis à l’Église catholique de discriminer les femmes. Même vos lois ne sont, à mes yeux, pas suffisantes.
Pour ce qui est de la Hongrie, je milite d’abord pour une modification de Loi fondamentale. Elle devrait être débarrassée de tout texte religieux, de tous les traitements spéciaux dans la loi en faveur des Églises. Ensuite, l’Association athée hongroise a un programme qui couvre tous les aspects de ce qui ne va pas juridiquement et de manière pratique dans le fonctionnement de notre pays. Nous faisons des propositions dans différents domaines, comme l’éducation, la science ou la liberté d’expression. Car pour réussir, une loi ne suffira pas, il faut une combinaison de textes législatifs.
Props recueillis par Yovan Simovic
7 months ago
67




