Entretien. « Le but de la Mafia n’est pas de commettre des méfaits, mais de détenir le pouvoir »

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Charlie Hebdo : Cosa Nostra tue beaucoup moins qu’entre les années 1970 et 1990. Comment analysez-vous ce fait ?

Antonello Cracolici : La Mafia a énormément changé, car beaucoup des membres de cette époque sont morts, d’autres sont en prison. Il y a eu un changement de génération, et Cosa Nostra est affaiblie, mais elle existe toujours. Quand elle tuait, c’était lors de règlements de comptes entre familles rivales, et aussi parce qu’elle avait déclaré la guerre à l’État. Quand elle a vu que cette guerre était un échec pour elle, elle a changé de stratégie. Les mafieux se concentrent maintenant sur leurs activités économiques, comme le trafic de drogue.

Diriez-vous que Cosa Nostra est moins dangereuse de nos jours parce qu’elle tue moins ?

Non, pas du tout. Si elle tue moins, c’est parce qu’elle n’a plus besoin de tuer, mais ça ne veut pas dire qu’elle est moins dangereuse. D’ailleurs, les mafieux ont toujours des armes. Elles leur servent à assurer un équilibre de la terreur, et elles peuvent aussi être utilisées, le cas échéant. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la Mafia a toujours eu besoin de jouir d’une bonne réputation dans la population. Si elle est apparemment moins violente, il y a un risque qu’elle ne soit plus considérée comme un danger. Si on se contente de ne regarder que les assassinats, cela empêche de voir ce que Cosa Nostra est aujourd’hui. C’est pourquoi je dirai qu’elle est paradoxalement plus dangereuse quand elle ne tue pas.

On entend souvent dire que Cosa Nostra a une structure pyramidale, avec un chef au sommet, contrairement à la Camorra, à Naples, qui a une structure plus horizontale, avec un maillage géographique du territoire, et à la ‘Ndrangheta, en Calabre, qui a une structure familiale. Il semble que les grands parrains du genre de Totò Riina aient disparu. Alors, comment Cosa Nostra est-elle organisée maintenant ?

Il faut nuancer l’aspect pyramidal de Cosa ­Nostra. En fait, elle a toujours également eu une organisation horizontale, car chaque famille doit contrôler une zone géographique, un quartier, dans lesquels elle interdit à toute autre famille de s’implanter. Mais à l’intérieur de cette dimension horizontale, il y a une dimension pyramidale, avec des sous-chefs, des chefs, et une « coupole » qui regroupe les principaux chefs. Désormais, les familles s’arrangent pour ne plus s’affronter, et la structure pyramidale aussi a changé. Dans les années 1990, elle était très marquée, avec Totò Riina au sommet. Mais ce n’est plus la même chose. Les enquêtes de police ont montré que les mafieux ont tenté de reconstruire la coupole, sans y parvenir. En même temps, c’est moins nécessaire pour eux, car ils se servent de la technologie pour s’organiser. Ils n’ont plus besoin de se rencontrer physiquement comme avant, ils communiquent par chat.

Quand vous parlez de « famille mafieuse » sicilienne, s’agit-il de liens du sang, comme dans la ‘Ndrangheta ?

Pour Cosa Nostra, c’est plus complexe. On peut appartenir à une famille parce qu’on a un lien de sang, et c’est souvent le cas. Mais ce n’est pas une obligation, comme pour la ‘Ndrangheta. Au sein de Cosa Nostra, la notion de famille mafieuse renvoie surtout à une communauté de gens qui ont des intérêts économiques communs.

Peut-on dire combien Cosa Nostra compte de membres ?

Il est difficile de faire une estimation du nombre de personnes impliquées. Cela dépend de la façon de les compter. Par exemple, pour le trafic de drogue, entre l’approvisionnement et la distribution, il y a toute une chaîne d’individus qui n’appartiennent pas forcément à des familles mafieuses, mais qui travaillent pour la Mafia.

Un point fort de la lutte anti-Mafia en Italie a consisté à accorder un statut à ceux qu’on appelle les « repentis » (pentiti), qui ont décidé de collaborer avec la justice. Cette méthode est-elle toujours efficace ?

Oui, mais il faut faire la différence entre les collaborateurs de justice et les repentis. Les collaborateurs sont des mafieux qui se rendent compte, à un moment donné de leur parcours, qu’ils tirent un bénéfice à collaborer. Mais ils ne se repentent pas forcément. Alors que les repentis expriment des regrets. Par exemple, Tommaso Buscetta a livré des informations très importantes qui ont permis de découvrir la structure de Cosa Nostra, mais il n’est pas devenu antimafieux pour autant, et il ne s’est jamais repenti.

Quand les mafieux investissent financièrement dans des entreprises légales, est-ce qu’ils se mettent à respecter la loi, ou continuent-ils à se comporter comme des truands ?

C’est un mélange entre gestion légale et comportement illégal. Nous avons, par exemple, le cas d’une fabrique de glaces dans laquelle les mafieux ont investi en respectant la loi, même s’il s’agissait d’argent provenant du crime. Mais ils ont bâti cette fabrique dans une zone où la construction était illégale. C’est donc à la fois légal et illégal.

Les employés des entreprises légales infiltrées par Cosa Nostra sont-ils au courant de cette emprise mafieuse ?

La notion de « savoir » est toujours assez floue à Palerme. C’est une grande ville, mais c’est aussi une sorte de grand village. On sait toujours plus ou moins qui est qui. Quand vous rencontrez quelqu’un que vous ne connaissez pas, il ne vous demande pas « qui êtes-vous ? » mais « à qui appartenez-vous » ? C’est-à-dire que ce qui est important, ce sont les relations sociales au sens large. Cela m’incite à penser que les employés d’une entreprise financée avec de l’argent de la Mafia le savent toujours plus ou moins, même s’ils ne le reconnaissent pas explicitement.

Les enquêtes policières ont montré que l’infiltration de l’économie légale par la Mafia se fait par le biais de certaines loges maçonniques. Est-ce un phénomène nouveau ?

Non, cela a toujours existé. C’est toute la différence entre la Mafia et la simple criminalité. Le but de la Mafia n’est pas de commettre des méfaits. Ce n’est pas non plus l’argent son principal objectif… C’est le pouvoir. Celui-ci peut s’obtenir avec les armes, mais pas seulement. C’est pourquoi elle a toujours eu besoin de se lier à la classe dirigeante pour mener ses affaires. Dans ce but, les mafieux infiltrent ce qu’on appelle des loges maçonniques « déviantes », cela leur permet de tisser des relations avec le monde de l’économie, de l’entreprise et de la politique.

Il y a beaucoup de films sur la Mafia, toujours plus ou moins spectaculaires. Comment percevez-vous ces œuvres ? Est-ce qu’elles vous semblent utiles, vous amusent ou, au contraire, vous agacent ?

C’est un exercice compliqué, car, sans le vouloir, les films qui mettent en scène la Mafia peuvent exercer une fascination positive. Voici une anecdote : à l’époque où Cosa Nostra tuait beaucoup à Palerme, dès qu’il y avait un meurtre, la première réaction chez beaucoup de gens n’était pas de dire « oh ! le pauvre », mais « allez savoir ce qu’il a fait, il a bien dû faire quelque chose pour se faire tuer ». Cela montre que la condamnation de la Mafia n’est pas le premier réflexe chez tout le monde. Je pense que certains jeunes peuvent être séduits par la représentation spectaculaire véhiculée dans les films.

Même si Cosa Nostra tue moins aujourd’hui qu’il y a une vingtaine d’années, elle continue tout de même à menacer certaines personnes. C’est le cas, notamment, de Salvo Palazzolo, journaliste à La Repubblica, qui a enquêté sur les mafieux sortis de prison et retournés à la criminalité. Vous-même, recevez-vous des menaces, et êtes-vous sous protection policière ?

Il y a effectivement des gens menacés, mais ce n’est pas mon cas. Je n’ai pas de protection policière, et d’ailleurs, je roule en scooter. C’est l’un des signes de l’évolution de Cosa Nostra.

Propos recueillis par Antonio Fischetti

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