Entretien. Yannick Haenel : « Un « enseignanticide » est à l’œuvre »

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L’écrivain Yannick Haenel, collaborateur et camarade de Charlie Hebdo, vient de sortir un nouveau roman : La solitude des professeurs est infinie (éd. Gallimard). Dans ce récit inspiré de sa propre expérience de professeur, il relate avec finesse, humour et délicatesse, les épreuves que traversent les professeurs aujourd’hui, que tout le monde semble avoir abandonnés. Entretien.

Pourquoi écrire ce livre maintenant ? Quelle est sa genèse ?

La genèse de ce livre est très liée à Charlie Hebdo. Lorsque je couvrais le procès des attentats de janvier 2015, je me souviens de la crépitation soudaine des téléphones des journalistes autour de moi, fin octobre 2020. On m’a dit, en chuchotant, qu’un enseignant venait d’être décapité. C’était Samuel Paty. Le choc a été tel pour moi que j’ai écrit immédiatement un texte pour Charlie Hebdo, « La solitude des professeurs », où je racontais pour la première fois le fait que, moi aussi, il y a vingt-cinq ans, j’avais été enseignant. Je disais aussi combien les professeurs sont bien plus que des fonctionnaires, ce sont des porteurs de flamme. Puis, j’ai souhaité écrire l’histoire qui avait été la mienne. Mais je ne trouvais pas la forme. Finalement, comme dans la plupart de mes romans, j’ai choisi le narrateur Jean Deichel, un double, un personnage très pratique, car c’est moi en mieux et en pire. Il est beaucoup plus poète et beaucoup plus fou. Au final, l’évocation de Samuel Paty reste discrète. Ce n’est pas un livre sur les profs victimes de l’islamisme. Mais il se trouve que ça a été le déclic.

Au début du livre figure une histoire qui semble anecdotique mais qui ne l’est pas, le récit d’un vase brisé…

Je me suis souvenu de quelque chose d’un peu grotesque qui m’était arrivé : à la fin d’une année scolaire, lors d’un pot de ­départ d’un collègue, pris d’ivresse – de joie et d’alcool –, j’ai dansé comme un fou et je me suis étalé lamentablement sur une table, sur laquelle étaient posés tous les cadeaux que l’on offrait aux profs sur le départ, dont un cadeau très cher qui était la reproduction d’une oeuvre d’art en céramique. Ça avait été un petit scandale. J’en avais conçu de la honte. En l’écrivant, j’ai compris que c’était l’image qu’il me fallait pour commencer ce récit : l’idée de faute. J’en avais fait l’expérience quand j’étais enseignant : la société reproche toujours quelque chose aux profs, comme si ce qu’ils faisaient n’était jamais assez bien. Les morceaux brisés de ce vase devenaient la mémoire morcelée de cet homme qui va tenter de se souvenir de la raison pour laquelle il a voulu quitter l’enseignement. Une espèce de thriller psychologique. Ce vase, c’est aussi le symbole de l’école de la République, devenue un vase brisé. Que faire ? Recoller les morceaux ? Le narrateur nous dit que ce n’est pas si grave, ce qui est beau, c’est la lumière qui passe entre les morceaux du vase brisé quand on le reconstitue.

Pourquoi ce titre, La solitude des professeurs est infinie ?

Il a l’utilité d’un mantra. Le narrateur se le récite pendant ses trois heures de RER par jour. Ce titre est une forme d’interpellation, de constat politique. J’ai constaté l’aggravation du dénigrement dont le corps enseignant fait l’objet, et aussi de l’abandon de l’école républicaine. N’importe quel professeur a ce sentiment d’être abandonné. Il est aussi méprisé par la société, alors qu’il est un intellectuel. J’ai tenu à le montrer dans une scène pivot de mon livre, lorsque le narrateur est invité à dîner avec des personnes de la grande bourgeoisie qui le regardent comme un prolétaire. Je voulais également faire entendre un second degré dans ce titre : la solitude, c’est aussi cette étrange indépendance d’esprit. Le narrateur est doucement frondeur. Dans une classe, le programme ou l’inspecteur n’existent plus. En réalité, personne ne sait exactement comment faire cours. Et le narrateur le dit même à l’inspecteur. D’ailleurs, pendant neuf ans d’enseignement, en collège dit « difficile », je n’ai ­jamais vu un seul inspecteur. Comme si, déjà, il s’agissait de lieux que l’institution considérait comme perdus.

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Quelle est la part de réel et quelle est la part de fiction dans l’ouvrage ?

C’est un livre dont la matière est autobiographique, mais dont j’ai remobilisé les éléments pour leur donner une consistance romanesque. J’ai aussi inventé des personnages qui cristallisent plusieurs personnes réelles. Comme cette prof qui vit dans un camping. C’est important de parler très concrètement de la précarité des profs. Pas uniquement de dire qu’ils ne sont pas assez payés. J’ai aussi voulu rendre compte au plus près des cours que j’avais vécus, pour montrer combien c’est un jeu d’équilibriste avec les élèves, on est sur la brèche à chaque seconde de chaque heure. La moindre baisse de tension, et les élèves peuvent s’y engouffrer.

Ce qui marque, dans ce livre, c’est que, finalement, le pire, ce ne sont pas les élèves…

Je raconte en effet davantage la violence institutionnelle que les violences des élèves. Lorsqu’une enseignante de musique est agressée, le couperet tombe : le fameux « pas de vagues », qui a d’ailleurs aussi été appliqué pour Samuel Paty. J’essaye également de donner une autre image des collèges de banlieue que ce que raconte notamment la presse de droite. D’après mon expérience, c’était toujours compliqué, toujours tendu, mais on a toujours pu faire cours. C’était épuisant, mais passionnant, et je n’ai pas rencontré de situation extrême. L’un des enjeux politiques de ce livre consiste à rectifier l’image mensongère des collèges de banlieue. Il m’est arrivé de penser carrément que le système veut tuer les professeurs. Après l’assassinat de Samuel Paty, après celui de Dominique Bernard, ou encore le suicide d’une directrice d’école victime d’homophobie, je me dis qu’il y a quelque chose qui, sourdement, est à l’oeuvre : une sorte d’« enseignanti­cide ». Le système néolibéral étouffe les professeurs en leur imposant un langage du profit, ils doivent être « opérationnels ». Les professeurs sont victimes de ça aussi.

Comment le narrateur, qui est un tout jeune professeur agrégé, parvient-il à avoir de l’autorité sur ses élèves ?

C’est un intello qui débarque, il a la tête farcie de Derrida, Mallarmé…, mais le réel ne lui déplaît pas. Faire cours, c’est avoir des petits qui lèvent la main pour savoir s’il faut souligner en rouge ou en bleu, pas pour savoir qui est Gérard de Nerval. Mon narrateur est à peu près comme moi, ce n’est pas une force de la nature, et il déteste parler fort. J’ai fait de ce handicap une vertu. J’ai choisi la désactivation de l’autorité, c’est-à-dire le fait de produire de l’autorité en ironisant sur l’autorité. Plus je parlais bas, plus les élèves arrêtaient de bavarder. Je jouais au jeune poète (que j’étais !) pour les intéresser. Ça me donnait une autorité, alors que l’autorité me répugne. Je partais du principe qu’il n’y a aucune raison pour que les enfants ne nous écoutent pas et qu’il faut trouver comment les intéresser.

Le narrateur assiste aussi au début des demandes de censure pour des raisons religieuses émanant des élèves…

Oui, dans les années 1990, c’est le tout début des censures qui ne disent pas leur nom. Je raconte par exemple qu’une professeure ne parvient pas à faire cours sur Bel-Ami, de Maupassant, car une ligue musulmane trouve que c’est pornographique ! Alors qu’il s’agit de littérature classique, ce n’est pas le Marquis de Sade ! La question religieuse est devenue dans les établissements scolaires la question la plus intimidante et la plus taboue. Dans les années 1990, parfois, des parents se plaignaient s’il y avait une scène de sexe dans un texte. Aujourd’hui, ça s’est déplacé sur beaucoup plus de sujets liés aux interdits religieux.

Est-ce que cela vous manque d’enseigner ?

Cela manque à Jean Deichel, mais pas à Yannick Haenel. Je suis nostalgique, mais je n’y arriverais plus. Je n’aurais plus la force. Je pense qu’on ne peut pas enseigner longtemps, toute une vie, car cela suppose une énergie de conquérant. Aujourd’hui, mes ­combats sont ailleurs.

Propos recueillis par Laure Daussy

La solitude des professeurs est infinie (éd. Gallimard, coll. « Blanche », 320 p., 21,50 euros).

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