Giorgia Meloni est-elle centriste ? La question paraît totalement incongrue s’appliquant à l’une des figures les plus hype de l’extrême droite européenne, dirigeante d’un parti héritier direct du fascisme. Autant se demander si Trump est jospinien, ou si Orbán est islamo-gauchiste. Pourtant, cette interrogation agite nombre de médias italiens, qui, entre certificat de modération un peu vite accordé et charge antifa de principe, ne savent pas trop comment qualifier cette militante radicale europhobe métamorphosée en cheffe de gouvernement « responsable » qui fayote à Bruxelles. Après trois ans au pouvoir, elle voit sa cote de popularité grimper, dans son pays comme à l’étranger, et elle pourrait bien devenir la première présidente du Conseil italien à terminer une mandature complète sans un seul remaniement ni une seule crise parlementaire.
Force est de reconnaître que, pour ce qui est du « en même temps », Macron peut aller se rhabiller. Giorgia Meloni peut à la fois vouer aux flammes de l’enfer la « culture woke », vouloir boucler les demandeurs d’asile dans des centres de rétention en Albanie, signer des décrets restreignant la liberté de manifester, et déclencher des regards d’admiration chez les technocrates les plus lisses – qu’elle incendiait lorsqu’elle était dans l’opposition – qui grenouillent dans les institutions européennes, où son parti, Fratelli d’Italia, soutient de nombreuses mesures rejetées par d’autres partis d’extrême droite, notamment sur les questions budgétaires, de défense ou d’appui à l’Ukraine. Elle peut célébrer avec des trémolos dans la voix la mémoire de l’icône trumpienne Charlie Kirk, assassiné le 10 septembre, et condamner aussi fermement un mois plus tard l’attentat manqué contre le journaliste d’investigation Sigfrido Ranucci, bête noire de la mafia… mais aussi de Fratelli d’Italia, sur lequel il enquête sans relâche.
La droite « Frankenstein »
Attention toutefois à l’écran de fumée du « pragmatisme ». Meloni reste une grande gueule populiste et réac pour motiver les troupes. En décembre 2024, lors de la convention nationale de son parti, organisée dans les vestiges du Circus Maximus à Rome – comme quoi le décorum mussolinien n’est jamais bien loin -, elle accuse sa rivale de gauche Elly Schlein, ouvertement lesbienne, de « mener la bataille politique sur les chars de la Gay Pride », et fait huer les syndicats gauchistes et les « juges rouges ». Avant d’accorder, devant un public aux anges, la nationalité italienne au président argentin Javier Milei, venu dénoncer « les idées du socialisme et du virus woke qui prédominent encore dans la politique et les institutions occidentales ».
Giorgia Meloni n’a pas grand mérite dans cette prétendue « mue » politique dont on la crédite. Elle n’a eu qu’à se couler dans le moule d’« union des droites », forgé et pérennisé par Berlusconi, qui dès 1994 formait un gouvernement d’alliance entre son parti libéral-affairiste, Forza Italia, les « post-fascistes » d’Alleanza nazionale – où militait déjà Meloni -, les régionalistes xénophobes et identitaires de la Ligue du Nord et une mosaïque très italienne de partis centristes et chrétiens-démocrates. Il lui a ensuite suffi de mettre de côté l’outrance et les excès tapageurs du Cavaliere – d’autres, comme Trump ou Milei, se chargent de perpétuer cet héritage-là – pour incarner à elle seule, dans son costume de « femme, mère, chrétienne », comme elle se définit, la synthèse de cette « droite Frankenstein ». Avec le risque que, comme Berlusconi, elle serve de modèle reproductible partout : celui d’une extrême droite franche mais respectable, débarrassée de ses oripeaux trop infamants et qui ne se mouche pas dans les rideaux. Ne jamais oublier que l’Italie a souvent été un laboratoire politique du pire.
6 months ago
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