Étirer le jour pour rentabiliser la nuit : les prochains satellites américains réfléchiront le soleil

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Les nouvelles du futur se précisent. Il ne s’arrêtera plus. Le jour ne s’arrêtera plus, il investira la nuit. D’ailleurs, plus de nuit. Reflect Orbital, start-up américaine née du cerveau de jeunes surdoués de la Silicon Valley veut en finir avec la nuit noire. D’ici 2035, elle veut emplir le ciel de 50 000 satellites réfléchissants prêt à projeter des halos de lumière naturelle sur les hectares de qui voudra bien payer même lorsque le soleil est couché. Et la Federal communications commission (FCC) des États-Unis vient de donner son feu vert au premier prototype : Eärendil-1. Une barque de taule à panneaux réflecteurs de 18 mètres sur 18 envoyée à 600 kilomètres d’altitude.

Le site internet de l’entreprise détaille six utilisations de son soleil permanent. « Éclairer les zones sinistrées et les missions de recherche et de sauvetage » et « remplacer les lampadaires pour réduire la pollution lumineuse et améliorer la vie urbaine ». C’est ce qui doit rassurer. Pour le reste c’est produire et rentabiliser sans fin. Faire tourner des centrales de panneaux photovoltaïques sans arrêt. « Prolonger les heures de travail, améliorer la sécurité et éclairer les sites industriels isolés » ; « Adapter les cycles de croissance et prolonger les saisons pour augmenter les rendements agricoles », indique Reflect Orbital. Et puis, étendre la guerre jusqu’à plus d’hommes. Combattre sans nuit grâce à « une alimentation électrique et des éclairages solaires ininterrompus pour les opérations de défense critique », affiche encore le site internet de la start-up.

« Qu’est-ce qu’ils nous ont encore inventés là »,

Et l’affaire serait parfaitement « sans danger », selon la start-up. Parfaitement rentable et parfaitement sûre. Et elle le prouve : « La lumière est confinée au point d’éclairage », déjà. « Elle peut être éteinte à tout moment afin qu’elle n’atteigne pas la Terre », ensuite. Et « la lumière n’est pas suffisamment intense pour provoquer des incendies ou endommager les yeux et sa concentration ne peut excéder l’éclairage solaire naturel maximal ». Rassurant. Mais il ne s’agit pas de ça. « Ce projet, c’est marchandiser une période qui était quasiment improductive jusqu’ici : le sommeil. C’est étendre aux derniers espaces de vides, des activités économiques au détriment de tout ce qui n’a pas de valeur marchande. La santé, la faune, la flore », fouaille auprès de Charlie, Hélène Foglar, écologue chargée de mission au CNRS sur la pollution lumineuse.

Quand David Loose, son collègue écologue lui aussi, a appris l’existence de Reflect Orbital, il a lâché : « Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’ils nous ont encore inventés là », raconte-t-il. « Il y avait déjà eu une tentative chinoise tout aussi imbécile il y a quelques années, mais on n’en a plus entendu parler. Elle n’a pas abouti », dit-il à Charlie. Maîtriser la durée du jour et contrôler le soleil est un rêve humain que sa quête de croissance alimente depuis des décennies de capitalisme. Les Russes sont sans doute ceux qui l’ont rendu le plus palpable jusqu’alors. C’était après la chute du mur, en 1992. Un groupe de chercheurs envoie « Znamia-2 » en orbite, un réflecteur de vingt mètres de diamètre qui parvient à traverser le sud de l’Europe en l’éclairant sur un rayon de 4 kilomètres, avant de retomber dans l’atmosphère. Le test est prometteur et la Russie rêve déjà de réhabiliter ses villes arctiques condamnées à l’obscurité une grande partie de l’année et de stimuler leurs agricultures. Six ans plus tard, le pays lance ainsi Znamia-2.5, pour faire encore mieux. Cette fois le vaisseau propulseur se plante et le projet tombe aux oubliettes.

Récupérée désormais par les États-Unis, l’idée est d’autant plus scandaleuse qu’elle intervient après des dizaines d’années de recherches sur les effets de la lumière artificielle sur les organismes tant diurnes que nocturnes. L’association Dark Sky International, née de l’inquiétude d’astronautes devant l’appauvrissement de leurs observations par la multiplication des villes éclairées jusqu’à pas d’heure, est devenue une référence. Et « la pollution lumineuse est devenue un sujet de recherche à la mode », témoigne David Loose.

Crever d’avoir trop vu

Or de cette « mode », des enseignements scientifiques sérieux ont été tirés. « L’apparition de la vie sur Terre, s’est faite avec l’alternance jour nuit, racontent les deux écologues. De nombreuses adaptations écologiques, physiologiques, de relations entre pollinisateurs et plantes se sont développées en fonction des cycles de la nuit. » Il y a des plantes qui émettent du pollen et des odeurs seulement une fois la nuit tombée. Les éclairer sans fin, c’est les condamner à la stérilité. « Et à partir de là, les impacts sont infinis. Après les plantes, ce sont aussi les insectes et les bactéries qui dépendent des systèmes racinaires qui vont dépendre de la santé de la flore ! », s’emporte David Loose.

À propos de l’homme, les principales recherches sur l’allongement du jour concernent la lumière bleue, une tranche de longueurs d’onde située autour de 400 nanomètres et qui bloque le système hormonal producteur de mélatonine. « Cette molécule, on l’appelle souvent « hormone du sommeil » car elle participe effectivement à la régulation du sommeil, mais ça va bien au-delà puisque la mélatonine a aussi un rôle anti-inflammatoire. À ce titre, il y a une augmentation des risques de cancers chez les personnes soumises à une absence de mélatonine », explique Hélène Foglar. Une étude américaine conduite sur des milliers d’infirmières hospitalières travaillant de nuit a montré une corrélation entre leur faible taux urinaire de mélatonine et le nombre significatif de cancers du sein dans la population. Crevées d’avoir trop vu.

En vingt ans de recherches, les scientifiques, depuis, sont parvenus à convaincre les politiques de changer un peu la lumière. À la rendre plus jaune pour éviter les longueurs d’onde qui tuent. En projetant le spectre solaire tout entier sur Terre, des ultraviolets aux infrarouges, Reflect orbital fait joujou avec le futur en reniant, au passage, des années de progrès sanitaires. Mais puisqu’il faut croître, la nuit n’y échappera pas.

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