Faire le mont Blanc pour exister : comment les nouveaux alpinistes ruinent la montagne

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Le soleil se lève sur un alpiniste emmitouflé. Il se tient droit, fier, un piolet à la main. Une corde le relit à son partenaire de cordée. On comprend qu’ils y sont presque : plus que quelques mètres avant le sommet. Mais le grondement du métro parisien vous ramène soudain à la réalité. Ce n’est qu’une affiche publicitaire dans une station quelconque. Et elle vous lance, comme une invitation : « Votre prochain défi ». Un slogan plein de promesses qui raconte un peu de la dérive de l’alpinisme. Autrefois synonyme d’exploration, d’aventure et d’un certain rapport à la nature, cette pratique semble devenir un produit de consommation existentielle : on ne gravit plus une montagne pour la connaître, mais pour se rencontrer soi-même, se dépasser, et surtout… pour pouvoir le raconter.

Et ça, ce culte de la performance qui fait des ravages auprès de générations d’employés de bureau sédentaires, les villages de montagne ont su habilement en tirer profit. En quelques années, la discipline est devenue pour les stations et villes de haute altitude, qui jusqu’alors ne vivaient essentiellement que du ski, un produit parfait de diversification du tourisme, attirant de plus en plus de curieux. « Il y a une évolution à la fois en nombre, mais aussi dans les profils sociologiques. La fréquentation augmente, elle se rajeunit et se diversifie d’un point de vue du genre, mais aussi de l’origine sociale », explique Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness France (MWF).

Mondialement connu, le mont Blanc est peu à peu devenu un symbole de consommation et des dérives de l’alpinisme. « Le mont Blanc, c’est la case à cocher. Et c’est dommage parce que des sommets magnifiques en montagne, il y en a plein d’autres. Quand on dit qu’on a fait le mont Blanc, on se sent reconnu. C’est pourquoi il y a tout un business qui s’est façonné pour pouvoir permettre à des personnes de vivre cette expérience », commente Fiona Mille. Avant d’ajouter : « Le mont Blanc est représentatif des excès d’un modèle touristique-consumériste de la montagne. »

Musique épique, émotions formatées, storytelling bien construit, vous avez forcément vu passer sur les réseaux sociaux ces vidéos d’influenceurs arrivant au sommet du mont Blanc. Tout sourire sur leurs pots Instagram, ces influenceurs-aventuriers nous feraient presque croire que c’est facile. Et c’est tout le problème. Pour Marc Langenbach, maître de conférences en géographie du tourisme et du sport en montagne, « ce n’est que depuis récemment que de nouveaux médias ou de nouveaux canaux permettent de pratiquer l’alpinisme sans y avoir été sociabilisé au préalable. Ils permettent de croire que n’importe qui est capable d’aller faire le mont Blanc en ayant couru pendant deux mois dans le bois derrière chez lui. » Mais avant d’avoir son selfie sur le toit de l’Europe, il faudra débourser entre 2 000 et 3 000 euros.

L’IA guide de haute montagne ?

Les réseaux semblent rendre tellement accessible l’alpinisme que certain jugent bon de ne pas prendre de guide, se contentant de l’intelligence artificielle. « L’IA peut par exemple donner une liste de matériels complètement obsolètes et tracer un itinéraire qui n’existe pas, souligne Marc Langenbach. Je travaille sur les refuges de haute montagne et j’ai échangé avec un gardien de refuge qui a appelé les secours pour deux adolescents qui s’étaient retrouvés coincés sur une vire [une corniche, ndlr] en ayant suivi un itinéraire tracé par ChatGPT. » Fin juillet dans les Hautes-Pyrénées, deux randonneuses se sont également perdues, avant d’être secourues par un guide, après avoir suivi une fausse piste générée par IA.

Cette fréquentation excessive de la montagne a des conséquences directes sur son milieu avec des pollutions sonore, visuelle et atmosphérique. Le piétinement des milliers de touristes qui se bousculent sur les sentiers peut venir perturber la faune sauvage en plus de menacer de destruction la flore. Pour Fiona Mille, il faut voir plus loin encore : « La hausse de la fréquentation, peut aussi avoir un impact sur l’expérience vécue en montagne. » Le problème ne serait pas tant le fait d’aller en montagne que la manière dont on l’aborde. « On peut continuer à faire de l’alpinisme et continuer à en rêver. Mais on n’a pas besoin de faire de l’alpinisme pour vivre une superbe expérience en montagne », ajoute-t-elle.

La surfréquentation et la course à la reconnaissance amènent parfois à des situations ridicules, avec des personnes qui se surestiment. « On parle souvent des bloqués techniques, c’est-à-dire des gens qui sont bloqués parce qu’ils n’arrivent plus à concevoir comment continuer, et ils ne savent plus comment repartir en arrière. Alors ils appellent les secours » raconte Marc Langenbach. « Aller à plus de 3 000 mètres d’altitude, c’est comme aller en pleine mer, ça s’apprend. Et c’est important d’avoir un peu plus d’autonomie en montagne. De savoir prévoir la météo, gérer son ravitaillement, savoir quand planter sa tente et quand la démonter le lendemain, etc. » rappelle Fiona Mille.

Repenser notre rapport à la montagne

Plus largement, il serait peut-être judicieux de changer, philosophiquement, notre regard sur la montagne. « C’est dommage de toujours réduire la montagne à la performance. Pour moi, faire de l’alpinisme n’est pas un sport, c’est une pratique dans laquelle on s’adapte en permanence à son milieu. Je pense qu’on a vraiment besoin de raconter autrement la montagne pour arrêter de créer ces fantasmes-là qui, au final, peuvent être déceptifs. », rappelle la présidente de Mountain Wilderness France. Rappelons que l’alpinisme est défini comme un art par l’Unesco. L’instance l’a même inscrit, depuis 2019, à la liste représentative de son patrimoine culturel immatériel.

Il faut bien différencier l’attrait pour la nature et la découverte de grands espaces d’une envie de consommer la montagne tel un vulgaire produit. « Qu’il s’agisse d’une clientèle internationale ou d’un jeune de quartier populaire, il y a un élargissement des publics en montagne. La question, c’est qu’est-ce qu’on en fait ? Est-ce qu’on en fait un produit à l’image du mont Blanc en vendant une expérience qui dénature même l’intérêt d’aller en montagne ? Moi, ce qui m’intéresse plutôt aujourd’hui, c’est de se demander comment accueillir au mieux ce nouveau public » développe Fiona Mille.

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