Féminisation de l’armée. Femme, l’armée fera de toi un homme

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Il paraît que la guerre sera bientôt de retour par chez nous. D’ici à 2030, nous déclare-t-on. Une guerre à l’ancienne, dans la boue, comme celle de nos grands-parents. Il faut donc s’apprêter à renfiler les godillots et même à renvoyer la jeunesse au service militaire, volontaire pour le moment. Clara – 16 ans, 1,63 m, 50 kg –, ça ­l’excite. « Pour le pays » et « contre les ennemis », elle est « prête », dit-elle à Charlie. Prête à partir, dès demain s’il le faut, même si « avec un peu d’entraînement », ce serait mieux. Sa caserne de rêve ? « Le 3e RIMa [régiment d’infanterie de marine, ndlr] », répond-elle, comme on le fait au général. Ce sont les belles histoires de son beau-père, adjudant-chef dans la brigade légère de blindés, qui lui ont transmis ce goût pour la guerre. « Mais c’est surtout les reportages qui m’ont convaincue. Quand j’ai commencé à m’intéresser aux métiers de l’armée, je regardais tout le temps des documentaires sur les recrutements, chez les bérets rouges et les autres unités de parachutistes », raconte-t-elle.

24 % dans l’armée de l’air

Elle aurait bien aimé s’envoler, Clara. Seulement, on lui a fait comprendre qu’elle était un trop petit gabarit pour se déplacer avec 25 kg de parachute et 14 kg de radio, « sans compter l’armement ». « Mais le problème, ce n’est pas le fait que je sois une femme », assure la lycéenne. Les temps ont changé, nous dit-on. Sur les réseaux sociaux, TikTok ou Instagram, Clara passe son temps à croiser des femmes en uniforme, qui sont là pour rappeler qu’il n’y a pas que des infirmières dans l’armée, mais aussi des combattantes et des officières prêtes à partir en mission à tout moment. Les taux de féminisation du ministère de la Défense sont en constante augmentation : 63 % au service de santé des armées (SSA), certes, mais aussi 24 % dans l’armée de l’air, 16,7 % dans la marine et 11,7 % dans l’armée de terre. Pour la prochaine génération de candidats, il faut aussi s’intéresser aux chiffres du service national universel (SNU), sorte de proto-service militaire volontaire mis en place depuis six ans : sur la cohorte représentative de 2023, notamment, 56 % des participants étaient des filles.

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On dirait que les ritournelles sur la féminisation ont bien infu­sé. Les filles, comme Clara, ne rêvent plus seulement de la sécurité d’un poste dans l’armée, mais, « comme les garçons », de ­gadoue, de gros calibres et de fougue patriotique. Michel Goya, historien et militaire médiatique, balaie l’affaire d’un revers de main : « La question de l’accueil des femmes dans l’armée n’est même plus un sujet. C’est simple, les femmes d’aujourd’hui ont le gabarit des poilus de 1914. » Toutes les casernes sont équipées de sanitaires hommes et femmes séparés, les médecins de guerre sont formés à la gynécologie, et même les sous-marins sont aménagés, depuis 2018, pour la mixité, malgré les espaces exigus. Au fond, il n’y a qu’à se plier au dernier élément de langage qui circule dans les rangs : « L’armée ne voit pas d’hommes ni de femmes, elle ne voit que des soldats. » Alors, c’est vrai ? Nous en serions déjà à ce stade d’émancipation ?

« Il y en a marre de ces formules à l’emporte-pièce. La question de la féminisation ne se mesure certainement pas qu’en regardant les recrutements », peste Laetitia Saint-Paul auprès de Charlie. La députée, ancienne de Saint-Cyr et officière de l’armée de terre, tient à remettre les pendules à l’heure : « Historiquement, la progression des femmes au sein des effectifs n’a rien de progressiste. C’est simplement que, pour garantir l’impératif de jeunesse au sein des forces armées, on ne pouvait pas se contenter de recruter seulement 50 % d’une classe d’âge. » Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, un corps d’infirmières naît ainsi du besoin de soignants, de la même manière que les femmes investissent les usines à obus pour remplacer leurs maris partis au front. Aujourd’hui, l’Histoire ne fait que se répéter. Même si, petit à petit, les vocations féminines se sont multipliées ; même si quelques aviatrices, comme Maryse Bastié et Maryse Hilsz, ont servi d’exemples de femmes héroïques pendant la Seconde Guerre mondiale ; même si, comme le dit Michel Goya, « les changements correspondent aussi à une place nouvelle des femmes dans la société ». Ne fantasmons pas trop, si, demain, les femmes aussi bien que les hommes doivent faire le service militaire obligatoire, c’est que les besoins en chair à canon le réclament.

« Les armées n’ont pas voulu se féminiser de l’intérieur »

Après tout, s’il y a un lieu où l’on se doute que les effectifs et les numéros de troupes comptent plus que n’importe quel progrès féministe, c’est bien à la guerre. Dans les faits, la prétendue féminisation que les chiffres nous avaient fait miroiter ne serait qu’une arnaque. « Historiquement, la poussée féminine est venue du politique, mais au sein des régiments, le constat est là : les armées n’ont pas voulu se féminiser de l’intérieur », assure Laetitia Saint-Paul. Embarquée en stage au sein du 6e RMat (régiment du matériel) de Gresswiller pour quelques jours seulement, la petite Clara a eu le temps d’en faire les frais. « On m’a dit que les femmes n’étaient pas faites pour l’infanterie. Que les femmes disent toujours qu’elles sont au niveau mais, qu’à la fin, c’est jamais elles qui sont envoyées en mission, déballe-t-elle. Un jour, j’étais dans les bureaux et un mec m’a dit que c’était mieux de rester dans les bureaux en tant que femme et que, physiquement, je ne pourrais même pas réussir les tests. » Coriace, la gamine ne s’est pas laissé marcher sur les pieds. Elle a répliqué avec son dernier score au Luc Léger, le test physique qui permet de déterminer la vitesse maximale aérobie, grand classique des épreuves d’entrée dans l’armée. « Je lui ai dit : t’es palier combien ? Il était à 11 alors que je suis à 12. »

Si seulement ça s’arrêtait là, aux petites brimades de ­bidasses. L’histoire récente, malheureusement, prouve le contraire. Rembobinons, nous sommes à la mi-février 2024, il y a bientôt deux ans. Laetitia Saint-Paul a déjà quitté l’armée pour l’Assemblée nationale depuis quelques années quand elle tombe sur un article du Courrier de l’Ouest, titré « Témoignage. Elle a été agressée sexuellement par un collègue matelot : « La Marine l’a protégé » ». La jeune femme en question est surnommée Mara. Au moment des faits, à tout juste 18 ans, elle est quartier-maître de première classe dans la marine à Brest et embarque sur le Telenn Mor pour s’occuper de la cuisine. Seule femme à bord, Mara prend sa mission comme « un vrai défi », flattée de se retrouver au milieu d’un équipage qui laisse d’habi­tude peu de place aux jeunes, et encore moins aux femmes. Jusqu’à ce que ça tourne au supplice, après la rencontre avec un homme engagé pour près de deux ans sur le même bateau. « Ça a commen­cé en mai, quelques mois après notre rencontre. Il me mettait des mains aux fesses, sur les seins, me montrait des films pornographiques, m’offrait des accessoires à caractère sexuel… », témoigne la jeune femme auprès du Courrier de l’Ouest. Un jour, ça ira même jusqu’à une agression violente. La suite de l’histoire est dans le titre : l’homme a été protégé par la marine, suspendu dix jours seulement et condamné par la justice à un pauvre stage de sensibilisation et à 600 euros de dommages et intérêts.

« Cette histoire a tout de suite fait écho à ce que j’avais moi-même vécu lorsqu’une soldate sous mes ordres a été violée par un soldat », confesse Laetitia Saint-Paul. Puis c’est allé très vite. À son tour, la députée témoigne dans Le Courrier de l’Ouest. « Ce n’était pas la première fois que je racontais mon histoire, et je savais très bien que ce problème existait, mais je n’en avais absolument pas mesuré l’ampleur. En quelques semaines, après mon témoignage, plus d’une trentaine de victimes se sont mises à essayer de me joindre et à m’écrire par tous les moyens. Si bien que, comme je l’ai dit au Monde, ma boîte mail s’est transformée en #MeToo des armées ». La Mara du Courrier de l’Ouest ose alors parler à visage découvert sous son véritable nom : Manon Dubois.

Et si on laissait la gadoue aux garçons ?

Sur les plateaux de télé et dans les journaux, une question agite alors les médias : Comment la grande muette a-t-elle pu rester sourde face à tant de témoignages ? Plus encore, dix ans après la sortie du livre de Leïla Miñano et Julia Pascual, La Guerre invisible (éd. Les Arènes, 2014), qui racontait déjà les violences sexuelles, verbales et physiques subies par les femmes dans le silence et l’omerta de rigueur. Le livre avait d’ailleurs donné lieu à la création de la mission ­Thémis au sein de l’armée, pour lutter contre les faits de violences sexistes et sexuelles (VSS) et les traiter. « Je me souviens encore de l’ambiance en 2014. Avec trois collègues militaires, on s’était retrouvés un midi pour parler de ce livre. On savait que tout ce qui était raconté était vrai. J’avais moi-même vécu les bizutages à Saint-Cyr et la fameuse « indifférence courtoise » réservée aux femmes. Mais, entre nous, on partageait aussi l’inquiétude d’être stigmatisées et que cette posture victimaire se retourne contre nous », explique Laetitia Saint-Paul.

Sébastien Lecornu, lorsqu’il était ministre des Armées, a voulu frapper un grand coup. Plusieurs enquêtes ont été lancées, une inspection est en cours au sein des lycées militaires et l’article 40 du Code de justice militaire, qui prévoit notamment les conditions d’un retrait de qualification professionnelle, a été remis au goût du jour. Mais, à supposer que les réflexions sexistes et les agressions quittent les rangs, il subsiste toujours une flopée de barrières à l’intégration réelle des femmes dans l’armée : la maternité, les capacités physiques et les relations sexuelles et interpersonnelles. C’est ce qu’a théorisé la sociologue Marguerite Déon, dans sa thèse sur les rapports de genre au sein des unités combattantes, après une centaine d’entretiens avec des hommes et des femmes de tous grades. « Concernant la maternité, c’est aujourd’hui le frein qui s’estompe le plus vite, car les hommes aussi deviennent de plus en plus soucieux de leur temps de vie privée et réclament des adaptations familiales », indique-t-elle à Charlie. Le sujet des capacités physiques et sportives, lui, reste encore déterminant. Car s’il existe désormais des barèmes adaptés aux femmes durant les classes, il n’y a rien de vraiment semblable lors des tests de mobilité interne, selon la sociologue. Même si une candidate peut se permettre de faire quelques tractions de moins qu’un homme pour rejoindre l’armée, plus tard, si elle souhaite intégrer une unité spéciale, elle devra en faire autant que lui. « Ça fait donc deux marches en une », poursuit Marguerite Déon. Sans compter la difficulté des risques liés à des relations sexuelles et amoureuses lors de certaines missions, qui peuvent nuire à l’unité des troupes.

À ce stade, une question demeure pourtant : pourquoi s’obstine-t-on à vouloir féminiser l’armée ? Pourquoi vouloir cette intégration à tout prix ? En bons antimilitaristes pacifistes, posons l’hypothèse suivante : maintenant que l’accueil mixte est un acquis plus ou moins assimilé au sein de l’armée, le coup de force ne consisterait-il pas, pour les femmes, à refuser d’y entrer plutôt qu’à s’y soumettre ? Et si on laissait la gadoue et le petit jeu des humiliations hiérarchiques aux garçons ? Au fond, ce n’est pas tout à fait un hasard si les luttes féministes ne se sont jamais vraiment emparées de la cause de la féminisation de l’armée. Plus loin elles s’en tiennent, mieux elles se portent. Puis, au macho qui ne cesse de répéter « vous voulez l’égalité ? Alors allez faire la guerre ! », ce serait lui donner raison que d’y aller sans broncher.

À ce titre, Guillaume Gamblin, militant et rédacteur en chef de la revue écologiste et non violente Silence, rappelle : « Dans le monde, force est de constater que les guerres sont rarement des moments de forte progression des droits des femmes. Au contraire, les budgets étant tournés, tout entiers, vers l’effort de guerre, toutes les associations ou structures d’accom­pagnement des femmes passent, logiquement, au ­second plan. » Mais bien sûr, les guerres sont embarrassantes. Une féministe déserteuse russe, militante antiguerre et consciente de l’oppression que Poutine fait subir aux Ukrainiens, aurait naturellement plus de panache que son homologue ukrainienne. Au contraire, parce que dans l’imaginaire collectif, la cause paraît juste, l’héroïne féministe jaune et bleu porterait plutôt le treillis.

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