La semaine dernière ont débuté les premiers débats entre les candidats à l’élection présidentielle de 2027. Tous ont déballé leur catalogue de propositions en faveur des thèmes qui leur sont chers : retraite, éducation, transition écologique, immigration, pour ne citer que ceux-là. À les écouter, on perçoit leur habileté à esquiver les problèmes qui dérangent. La politique est un art proche de la prestidigitation : d’une main on distrait le spectateur en faisant des moulinets pendant que de l’autre on sort un lapin blanc de son chapeau. Ou comment mettre au premier plan une idée pour en faire disparaître une autre qui fâche.
Tous les politiques utilisent ce vieux truc du « sujet qui préoccupe en priorité les Français ». Et il varie selon les candidats. Le pouvoir d’achat ou l’immigration ? L’âge de la retraite ou l’abaissement des charges patronales ? La taxation des plus riches ou la fraude aux aides sociales ? La lutte contre l’islamisme ou celle contre l’extrême droite ? Toutes sortes d’enjeux qu’il est légitime d’évoquer, mais que les candidats hiérarchisent différemment selon l’idéologie de leur famille politique. On nous demande déjà de faire des sacrifices, c’est-à-dire d’accepter que certaines de nos préoccupations passent au second plan, sous prétexte qu’elles font le jeu de l’adversaire. Au nom de l’efficacité électorale, vote pour moi et ferme ta gueule, camarade. Islamisme, laïcité, immigration, plus les sujets sont explosifs, plus ils sont relégués au second plan. Parce qu’il y a toujours quelque chose d’autre de plus important pour les Français.
Vote pour moi et ferme ta gueule, camarade
On préfère alors parler des difficultés liées à la vie quotidienne, les fameuses « vraies préoccupations des Français », comme leur pouvoir d’achat. Cette campagne risque de ressembler à une réunion de copropriétaires qui s’écharpent pour savoir s’il faut d’abord ravaler la façade ou augmenter le salaire de la gardienne. Pourtant, un candidat à la présidence de la République doit aussi être capable de gérer des crises autrement plus dramatiques, celles qui demain mettront peut-être le pays en danger. En devenant président de l’Ukraine en 2019, Zelensky n’imaginait pas devoir faire face, trois ans après, à l’invasion de son pays par la Russie. Être président de la République, c’est aussi ça. Cela pose la question du patriotisme. Un mot difficile à invoquer tant il fut utilisé dans le passé pour commettre en son nom pas mal de saloperies. Mais parfois, dans certaines circonstances, il reprend tout son sens.
En 2024, la France a transféré au Panthéon les cendres de Missak Manouchian, ouvrier arménien résistant fusillé avec ses camarades par les nazis. Comme quoi, on peut être de gauche et patriote. Pourtant, cette question divise. Ainsi, le Rassemblement national est-il tiraillé entre son patriotisme officiel et sa fascination pour l’autoritarisme de Poutine. Et La France insoumise n’a jamais été claire avec la Russie. Au contraire, son aversion pour l’Otan en ferait un allié de choix. Mélenchon est né en 1951 et Poutine en 1952, ils ont grandi dans le même monde, et en ont une vision quasiment identique, propre à leur génération, avec, d’un côté, l’infâme Ouest capitaliste, les États-Unis et l’Otan et, de l’autre, l’URSS, espoir de tous les prolétaires avec sa galaxie de pays frères où régnaient officiellement la paix et la fraternité avec les opprimés du monde entier.
Poutine attend l’élection française de 2027 avec impatience. Le Pen-Mélenchon : avec des candidats de cet acabit, une France devenue alliée de la Russie, ce n’est plus de la science-fiction. L’enjeu de cette élection, c’est aussi celui-là. La France va-t-elle devenir un « pays frère », comme on disait dans les années 1960 à propos des nations satellites de l’URSS ? Lequel ou laquelle, une fois élu(e), serait prêt(e) à faire sortir la France de l’Otan et servir ainsi les intérêts de Poutine ? Lors des débats télévisés, cette question ne sera évidemment jamais formulée aussi clairement, mais habilement évitée, sous prétexte qu’elle n’est pas la priorité des Français. Il faudra pourtant l’avoir à l’esprit quand on entendra pérorer chaque candidat, et se demander : celui-là, que fera-t-il quand il aura Poutine en face de lui ?
1 month ago
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