Grace Hopper parle avec les machines

7 months ago 27

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C’est pendant la Seconde Guerre mondiale que les femmes ont fait leur entrée dans l’histoire de l’informatique. Elles ont sorti les hommes du pétrin en apportant un langage à leurs bricolages.

Dans les années 1930, Alan Turing et Claude Shannon avaient démontré qu’il était possible de réaliser des opérations mathématiques avec un circuit électrique. Il s’agissait de construire une calculatrice numérique et non plus mécanique. Dans les années 1940, plusieurs bricoleurs de génie se sont attelés à la tâche – des mathématiciens qui avaient besoin de calculatrices très rapides pour leurs travaux. Ils s’appelaient John Atanasoff, Howard Aiken ou John Eckert.

« Je souffrais de tout mon corps en essayant de résoudre les problèmes de la machine », raconte John Atanasoff, jeune physicien de l’université de l’Iowa, reconnu pour avoir fabriqué la première calculatrice numérique. C’est après avoir roulé toute une nuit de décembre 1937 dans sa Ford V8 pour réfléchir qu’il a trouvé le moyen d’utiliser des lampes à vide pour permettre à son computer de « mémoriser » des instructions.

Howard Aiken, un jeune ingénieur en électronique, explore une autre voie : il développe un calculateur basé sur des circuits de relais électromagnétiques, des commutateurs qui matérialisent un code binaire fait de suites de 0 et de 1, comme l’avait imaginé Claude Shannon. Ces relais électromagnétiques sont fiables, mais ils sont lents et bruyants.

Pendant ce temps, en Angleterre, Alan Turing et ses collègues ont recours à des rotors électromécaniques qui permettent d’encoder des combinaisons de chiffres et de lettres.

Plusieurs équipes finiront ainsi par trouver des solutions rapides et fiables. Mais les ingénieurs ont un problème : ils ne savent pas bien comment communiquer avec leurs machines, qui ne peuvent « comprendre » que des 0 et des 1, en l’occurrence une absence ou une présence de courant électrique. Ces colosses électroniques impressionnent par leur vitesse de calcul, mais ce temps gagné est perdu à « entrer » les instructions pour tout nouveau calcul. Le câblage doit être changé à chaque fois. Ce sont des femmes qui sont employées comme « calculatrices » pour recâbler manuellement la machine à chaque opération. Une tâche fastidieuse qui consiste à ordonner un enchevêtrement de fils et de commutateurs pour suivre un schéma de câblage. Ces petites mains acquièrent de fait une connaissance intime des tout nouveaux calculateurs, et trouvent des solutions pour écrire des programmes modifiables simplement : elles inventent les premiers langages informatiques.

Le premier guide de programmation au monde

La grande pionnière de la programmation est la mathématicienne Grace Hopper (1906-1992). Enseignante à l’université, elle était appréciée parce qu’elle savait exprimer en anglais courant des questions mathématiques complexes. À l’entrée en guerre des États-Unis, Grace Hopper s’engage dans la marine. Elle est remarquée et recrutée par Howard Aiken, dont la machine est alors développée à Harvard sous le nom de Mark I, pour le compte de l’US Navy. Grace Hopper découvre une manière d’encoder des instructions pour « dire » aux circuits quelles opérations exécuter. Pour y arriver, elle étudie les plans de très près, et elle apprend très vite le vocabulaire technique de la marine : elle est alors capable de traduire des problèmes de balistique sous-marine en équations mathématiques interprétables par la machine. Les instructions sont codées et transmises au computer via une bande de papier perforée. En mettant au point ce langage pour communiquer avec le Mark I, Grace Hopper a rédigé le premier guide de programmation au monde.

Le Mark I sera dépassé par l’Eniac (Electronic Numerical Integrator and Computer), développé à l’université de Pennsylvanie par l’équipe de John Eckert et John Mauchly. L’Eniac est basé sur un système de lampes à vide fragiles et coûteuses, mais beaucoup plus rapides que les relais électromagnétiques : quand le Mark I réalisait trois opérations par seconde, l’Eniac pouvait en faire 5 000. Le saut électronique était accompli.

Ce sont également des femmes, des mathématiciennes, qui ont trouvé le moyen de programmer l’Eniac, devenu le premier ordinateur multitâche : on pouvait lui demander autre chose que du calcul.

Parce que les hommes pensaient que l’assemblage du matériel, le hardware, était un travail plus sérieux, ils ont confié aux femmes la programmation, le software. Sans elles, ces machines seraient restées muettes, et ne seraient pas devenues « intelligentes ».

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