Heavy metal

3 weeks ago 60

Depuis deux siècles, on produit comme on détruit : à la chaîne et avec intensité. Les fourmis que nous sommes sont affamées et, somme toute, assez disciplinées. En Allemagne, à dix minutes en train de Sarrebruck, je découvre l’un des anciens fleurons de l’industrie métallurgique ­allemande : Völklinger Hütte. Ouvert en 1881, il a fermé en 1986. C’est le premier monument industriel qui fut classé au patrimoine mondial de l’Unesco. De Zola à Helmut Kohl, la révolution industrielle et la guerre, ici, ont vécu. Conservé tel qu’il était le jour de sa fermeture, cet extraordinaire et immense complexe est devenu un lieu de visite et, au sous-sol, dans la salle géante des soufflantes et des compressions, un lieu d’exposition. En ce moment, on y voit l’histoire scientifique et artistique du rayon X : comment les savants, les artistes, les écrivains, l’ont utilisé. Le rayon X a été découvert à peu près à l’époque où l’usine fut créée, en 1895.

Disposées dans la pénombre, autour des monstres mécaniques à l’arrêt, les images et les oeuvres semblent jaillir d’un film de Fritz Lang. Le visiteur n’est ni contemporain ni nostalgique de Metropolis. Un touriste ne se vit pas comme un esclave. Il est simplement fasciné, dans cette nef de pierre et d’acier, comme s’il remontait le temps jusqu’à une préhistoire. Un artiste, John Heartfield, a imaginé le corps d’Hitler passé aux rayons X. Sa colonne vertébrale et son estomac sont faits de pièces de monnaie. Un autre, Adam Zyglis, a imposé le même traitement à Trump, mais sous forme de caricature : la colonne vertébrale du tyran est une cagoule du Ku Klux Klan. « Il n’y a pas d’os raciste dans mon corps », dit-il. Il y a aussi les poumons de Marilyn, qui respirait mal au grand air de la célébrité. Le plus impressionnant est la sculpture géante d’un poulet qu’on prend d’abord pour un dinosaure : il s’agit de montrer comment l’homme a transformé l’ossature du pauvre volatile pour mieux le consommer.

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L’histoire du rayon X

Il faut bien trois ou quatre heures pour arpenter ensuite les salles de frittage, les halls de stockage, les passerelles, les escaliers, pour tourner autour des six hauts-fourneaux et grimper jusqu’à leur sommet, à 45 m. De là, on voit la forêt intestinale des cheminées et des tuyaux et, au loin, la vallée de la Sarre et les deux anciens crassiers, collines jumelles recouvertes de végétation. On les appelle Hermann et Dorothea. Vers les hauts-fourneaux, on a installé une statue de King Kong. Les enfants adorent. Entre les bâtiments, la nature a, comme on dit, repris ses droits. C’est d’une beauté si puissante, si rigoureuse, que c’en est presque gênant : on a du mal à imaginer ce que les hommes, ici, ont vécu. Un documentaire de vingt-trois minutes est là pour nous le rappeler. Il les montre au travail, peu avant la fermeture des lieux. Sans musique, sans commentaires, sans effets de caméra, sans l’humiliante sentimentalité qui a envahi tant de films et de livres aujourd’hui. Bref, tel qu’on savait filmer en ces années expérimentales : comme Degas peignait les danseuses et les repasseuses. Ces visages et ces corps tassés, creusés, bourrelés, forgés par l’effort dans la chaleur et la fumée, sont à l’équilibre entre puissance et destruction. Ils appartiennent, en Europe de l’Ouest, à un pays éloigné. La Chine est devenue le premier producteur mondial d’acier. La plus grosse usine au monde est à Gwangyang, en Corée du Sud. Elle accueille 300 000 touristes par an. Qu’en pensent, là-bas, les ouvriers ?

À Völklinger, ils ont été jusqu’à 17 000. Ce n’était pas une « cathédrale », comme on dit, mais une cité vouée à l’acier. On y fabriquait des parpaings, des portes, de tout, et, pendant la guerre, des obus et des pièces pour engins de mort. L’héritier de la dynastie, Hermann Röchling, prit sa carte au parti nazi en 1935. Les prisonniers de guerre étaient aux travaux forcés. Il y eut, naturellement, beaucoup de morts. Röchling fut condamné à dix ans de détention pour « crimes contre l’humanité » avec une partie de sa famille, et puis, en 1951, on l’a libéré. Il est mort quatre ans plus tard, sans avoir eu le droit de retourner en Sarre. L’usine a continué de dévorer les minerais et les hommes. Dans les années 1960, elle a vécu son dernier âge d’or. Face à la rampe où les wagonnets montaient jusqu’à 23 m, en regardant les hauts-fourneaux, c’est à une autre usine qu’on pense : Auschwitz. On détruisait les hommes exactement comme on produisait l’acier, à plein régime. Le beau jardin qui conduit vers la sortie s’appelle le Paradis.

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