Chahla Chafiq, sociologue et écrivaine, auteure de nombreux essais mais aussi de plusieurs livres de fiction et de poésie, a dû quitter l’Iran pour trouver refuge en France en 1982. Parmi les ouvrages qu’elle a rédigés sur l’Iran, on retiendra Islam politique, sexe et genre. À la lumière de l’expérience iranienne (PUF, 2011) et La prison politique en Iran : logiques et ressorts de la terreur islamiste (Félin 2002, rééd. 2024). Elle vient de publier Un orage de mots, la révolution « Femme, Vie, Liberté » dite par celles et ceux qui la font aux éditions Rue de l’Échiquier. Entretien.
Charlie Hebdo : Qu’est-ce qui fait selon vous que le mouvement « Femme, Vie, Liberté », c’est-à-dire la révolution de Mahsa Amini, est sans précédent en Iran ?
Chahla Chafiq : C’est un moment paradoxal de continuité et de rupture. Et c’est cette rupture qui lui confère un caractère révolutionnaire. J’essaye de démontrer comment la révolution « Femme, Vie, Liberté » s’inscrit dans une continuité de résistance en Iran et de rébellion contre l’ordre dominant, contre le pouvoir islamiste. Je retrace quatre décennies de rébellions et je dis en quoi ce moment est un temps particulier qui concentre un passé, un présent révolutionnaire et un projet pour l’avenir de l’Iran. Il est dans la vie individuelle et dans la vie collective des moments comme ça qui sont très décisifs.
Dans la préface de Farzaneh Milani, comme dans l’ouverture du livre, il est question des mouvements et des figures qui ont précédé la révolution « Femme, Vie, Liberté ». Farzaneh Milani parle de la poétesse Tahareh Qorratol’Ayn qui s’était dévoilée en 1848 et qui fut considérée comme une hérétique, une prostituée. En 2024, le régime iranien a envoyé en psychiatrie Ahoo Daryaei qui s’était dénudée devant l’université de Téhéran. La question au coeur du mouvement « Femme, Vie, Liberté » celle du désir de vivre sa vie et de s’émanciper ?
Avant la révolution de 1979, le pouvoir royal n’était pas démocratique mais il existait des possibilités de vivre selon des modes de vie que l’on choisissait. Après cette révolution, on est passé d’un pouvoir à tendance dictatoriale à un système à tendance totalitaire. Si, avant 1979, la répression étatique ciblait les droits politiques, après l’instauration de l’ordre islamiste, tous les champs de la société ont été ciblés par la répression. Le voile obligatoire symbolise cet ordre qui va de pair avec l’absence totale d’autonomie individuelle et collective. Face à cela une résistance multiforme s’est déployée pendant des décennies. J’ai tenu à le démontrer pour contrer la tentation de la fascination du moment.
La présence très forte des femmes, les cheveux au vent et les voiles qui brûlaient, toutes ces images frappantes incarnant la liberté ont fait la beauté de la révolution « Femme, Vie, Liberté ». Cette dimension esthétique peut faire écran aux dimensions historique et sociologique qui font la profondeur de ce moment. J’ai moi aussi été en proie à cette fascination mais j’ai tenu à dire les mots qui accompagnent les images. Tous les mots que je cite dans ce livre viennent de ces femmes et de ces hommes, des jeunes et des moins jeunes de régions et de langues différentes – puisque l’Iran est un pays multiculturel, multilingue et multiconfessionnel. Les parents, les proches, la société environnante : tout le monde s’est regroupé autour de « Femme, Vie, Liberté ». Voilà ce qui donne tout son sens à ce cri de ralliement.
Il y a dans votre livre une approche sensible qui vous permet de donner une place à la singularité de chaque parole et de chaque protagoniste, et de dire le courage inouï de la jeunesse iranienne. Ces jeunes ont parfois posté des messages le jour de leur mort. Une sorte de contraste surgit entre un espoir fou et le tragique de la situation. Comment voyez-vous cela ?
Leurs mots dénotent une sensibilité littéraire. Comme dans les moments d’amour, les sensations atteignent leur apogée. La personne se donne à la révolution tout en sachant que l’issue peut être tragique. Dans leurs tweets, ces jeunes disaient : « On n’a rien à perdre. » C’est un moment qui mêle le désespoir et l’espoir d’un futur différent. C’est dire : « Je me donne au collectif, je me donne à un avenir et ainsi à moi-même. » Ces moments lyriques nous les avons vécus à chaque génération, la mienne, mais aussi au moment du mouvement Vert en 2009, puis dans le soulèvement populaire de 2016-2018… Il nous reste de nombreux récits de ces moments-là et une sensation commune : la nécessité d’agir pour soi et pour le collectif.
Toutefois le moment « Femme, Vie, Liberté » se différencie en ce qu’il concentre ce que les générations précédentes ont réalisé tout en amenant une rupture : il n’est pas seulement « contre » mais « pour », comme dans la chanson Baraye (qui veut dire « pour » en persan). Il y a une maturité dans ce « pour », dans cette demande de liberté et de vie qui provient de l’expérience d’un régime mortifère. Cette expérience accumulée a amené à une prise de conscience et à la révolution « Femme, Vie, Liberté ». Le collectif agissant dit : « On va renverser tout ce système et toute l’idéologie qui le fonde. » La liberté prend tout son sens dans cette envie d’autonomie et dans ce choix. Et je pense que c’est cela qui est tout à fait exceptionnel.
C’est comme si tous ces jeunes disaient : « On sait ce que l’on risque mais ce pour quoi on se bat en vaut la peine et l’on va prendre ce risque ». Est-ce comme cela qu’il faut comprendre les mots d’Artin, 15 ans, tué le 16 novembre 2022, qui écrivait sur Instagram : « Un jour tout ira bien pour nous. Je ne serai peut-être plus là ; si tu l’es toi, ris pour moi du fond de ton coeur » ?
Tout à fait mais ce n’est possible que quand le peuple agit ensemble. Ce moment a exercé un magnétisme et tout était possible. On connaît pourtant les verrouillages de ce système de terreur islamiste que j’ai expliqués en détail dans mon ouvrage sur la prison politique. On sait que l’armée parallèle des gardiens de la révolution, les pasdaran, est armée jusqu’aux dents, que les troupes des bassidji [les forces paramilitaires iraniennes N.D.L.R.], sont mobilisées pour la répression. Et à cela s’ajoutent, comme cela avait déjà été le cas lors des soulèvements de 2016-2018, des agents de répression constitués d’hommes en civil. Cette méthode d’attaque multiforme est en place depuis bientôt dix ans et elle a atteint son apogée durant la révolution « Femme, Vie, Liberté ». Ils ont tiré dans les yeux des manifestants, dans leurs visages, dans le but de détruire leur beauté. Cela a été un moment de cruauté inouïe et on a du mal à réaliser l’intensité de la terreur. Mais des personnes ont tenu à témoigner et leurs mots restent. Pour ma part, j’ai essayé de faire vivre ces mots qui parlent de ce qu’elles désirent, de ce qu’elles voient, de l’avenir qu’elles souhaitent. En les lisant, on comprend que « Femme, Vie, Liberté » est un plan pour le futur.
Vous consacrez plus de dix pages aux pressions exercées sur les familles des morts, à qui on essaye d’imposer le mensonge, à qui on fait des chantages, ne serait-ce que pour rendre les corps de leurs proches et permettre une cérémonie de deuil. Les familles parlent des agents du renseignement qui les traquent dans les cimetières et au pied de leurs logements. On en a peu parlé à l’international et, en dehors des Iraniens, peu de personnes le savent…
En effet, le régime ne se contente pas de voler des enfants à leurs parents, de voler leur vie et leur jeunesse, souvent en les torturant au préalable, comme cela a été le cas pour les jeunes Nika et Sarina. Il refuse aussi de rendre les corps aux familles. Ou alors il les marchande contre le silence des familles ou contre la permission d’une cérémonie funéraire en catimini. Le régime tente de conclure des contrats cruels avec les familles pour détruire leurs deuils mais aussi pour que ni les corps martyrs ni les tombes ne deviennent des monuments.
Le pouvoir islamiste vit maintenant un moment post-totalitaire. Ses membres sont corrompus. L’idéologie qui les animait demeure, mais à des fins de pouvoir. Ainsi les agents de ce système sont prêts à tous les marchandages. Voilà qui explique en partie comment les services secrets sont devenus si perméables à l’infiltration israélienne. Tout le monde se demande comment c’est possible. Cela se comprend principalement par l’évolution mafieuse de ce pouvoir gangrené par une corruption totale.
En outre la République islamique déforme toute l’histoire et la mémoire pour imposer son récit. Elle est allée jusqu’à manipuler les manuels d’histoire. C’est pour effacer l’histoire présente qu’elle fait ce commerce macabre avec les familles, qu’elle tente de troquer les corps contre leur silence. Le régime a toujours agi de la sorte, mais cette fois-ci cette réalité éclate au grand jour, puisque les gens parlent : le corps médical, les parents et même les passants témoignent. Et toutes leurs paroles sont amplifiées par le retentissement de la révolution « Femme, Vie, Liberté ». Les deux piliers du pouvoir islamiste, le mensonge et la peur, ont été fortement ébranlés durant cette révolution : le mensonge s’est totalement effondré. Quant à la peur, une fois le moment héroïque passé, elle peut revenir mais ce n’est plus du tout comme avant.
À l’occasion du troisième anniversaire du meurtre de Mahsa, son père a déclaré que le nom de sa fille resterait présent dans tous les coeurs, une façon de dire que rien n’est fini. D’autres parents endeuillés et des prisonniers politiques ont également publié des messages de résistance. De nouvelles chansons ont été inventées pour rappeler les mots d’espoir et de révolte. Malgré la répression et un contrôle policier accru dans toutes les villes, la société iranienne vibre toujours à l’idée de la liberté.
Propos recueillis par Iris Farkhondeh
7 months ago
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