Clémentine Autain, lorsqu’elle a quitté LFI, passait pour raisonnable, fréquentable pour le reste de la gauche, au contraire de son gourou. Son affirmation selon laquelle « Israël est une menace pour le monde, aujourd’hui » remet cette idée en cause.
Si Israël est la menace, cela le désigne comme l’ennemi et, même, comme figure unique de l’ennemi. Celui du monde entier, pas moins. L’affirmation est incongrue : l’État hébreu est une menace pour ceux qui veulent l’éradiquer et pour eux seuls. Il peut évidemment être décrit comme une menace pour les populations civiles de Gaza, à condition de préciser que le Hamas est aussi une menace existentielle pour son adversaire.
L’erreur fondamentale, c’est de ne même pas dire que ce serait « une des menaces », au même titre que l’Iran, la Russie et la Corée du Nord, ou l’islamisme. Que Poutine nous fonce dessus, que nous devenions islamisés ou vitrifiés par le satrape de Pyongyang lui importe peu ou lui semble, à tort, improbable : la menace vient de Tel-Aviv et de là seulement.
Certes, Mme Autain a précisé qu’elle parlait de l’État juif « aujourd’hui ». Mais nombre de médias ont simplement titré « Israël est une menace pour le monde ». Une prétendante à l’élection présidentielle ne peut ignorer le risque de ces raccourcis qui modifient du tout au tout la pensée, puisque la menace temporaire devient, dans la formule ramassée, ontologique, c’est-à-dire qu’elle confond l’être (la nature d’Israël) et l’étant (ce qu’il est à un moment donné de son histoire). De surcroît, l’élue s’adresse, on le suppose, d’abord à sa famille politique, la gauche antilibérale et altermondialiste, habituée à la petite musique d’un antisionisme radical qui ne critique pas tant les actions israéliennes dans un contexte donné que la nature du projet de création d’un État juif selon l’idéologie sioniste. Donc d’une menace qui ne vient pas des bombardements sur Gaza et l’Iran, mais de l’existence même d’Israël, de l’idéologie qui la sous-tend. Ne pas avoir anticipé cela, c’est la seconde faute.
Vieux tropes antisémites
On retrouve donc, dans les propos de la députée de Seine-Saint-Denis, cette manière que la gauche radicale a empruntée au juriste Carl Schmitt de pratiquer la politique non plus comme l’art de construire la sociabilité, mais de désigner l’ennemi. Le problème pratique étant que la désignation de l’ennemi a parfois conduit à son annihilation. Les intentions de Carl Schmitt n’étaient sans doute pas de conduire au génocide, mais son idée que l’État total doit montrer la menace et la mettre hors d’état de nuire a contribué à la rendre possible et légitime. Cela aussi, une élue doit le savoir. Comment ignorer que, lorsqu’il s’agit d’Israël, qui est à la fois peuple et État, les vieux tropes antisémites sont vite réveillés chez certains pour qui la « menace israélienne » fait de ce pays, puis des Juifs, un ennemi du genre humain ? C’est un exercice périlleux d’à la fois ne pas conférer aux dirigeants israéliens du moment une quelconque immunité à la critique, et de ne pas alimenter le discours selon lequel, puisqu’Israël est une menace, sa disparition, ou sa fusion dans un improbable « État binational », débarrassera le monde de cette menace. C’est de ces subtilités-là que Mme Autain aurait dû tenir compte. Comme elle aurait dû dire que la République islamique d’Iran est, elle aussi, pour nous, une menace de soumission forcée à des valeurs dont nous ne voulons à aucun prix. l
1 year ago
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